Par Manel Djadoun, étudiante en M2 de recherche en Sociologie politique à l'université de Nanterre.


La nomination de Gérald Darmanin au ministère de l’Intérieur et Éric Dupond-Moretti au ministère de la Justice a suscité une immense colère au sein des réseaux féministes, et de nombreuses manifestations ont eu lieu après ce remaniement ministériel. Contrairement à ce que prétendent ceux qui veulent les faire taire, cette parole est d’une importance capitale pour l’émancipation humaine. C’est bien grâce au courage de ces femmes qui prennent la parole, à l’énergie du mouvement féministe et à la solidarité du reste du mouvement social que la lutte pour l’égalité et la justice progresse.

Cependant, si la parole se libère au sein du monde politique, cette dernière se heurte d’une part à la non-action politique du gouvernement mais aussi au renforcement des réseaux de solidarité masculine qui disposent de soutiens politiques pour mettre fin aux avancées féministes. La nomination de Gérald Darmanin fait à cet égard figure d’exemple : alors que Macron avait déclaré faire de l’égalité femmes-hommes “la grande cause du quinquennat”, cela n’a pas empêché son Premier ministre de nommer un homme accusé de viol - et qui l’admet ! - Ministre de l’intérieur.

Si la lutte contre le violences sexistes et sexuelles s’impose au sein des institutions politiques et dans les plus hauts organes de l’Etat, elle n’épargne pas les mouvements qui l’organisent. Parmi ceux-ci, les étudiantes constituent une part importante des féministes engagées contre les violences faites aux femmes. Sur leur fac, au sein de collectifs féministes ou au sein d’organisations politiques, associatives et syndicales, elles sont de plus en plus nombreuses à s’engager pour l’égalité femmes-hommes et l’émancipation humaine.

Les étudiantes qui s’engagent dans les luttes sociales se retrouvent pourtant toujours confrontées à des violences et des groupes masculins exclusifs, qui font de leur parcours militant un chemin semé d'embûches. Ces dernières années, de nombreuses militantes et étudiantes de gauche ont pris la parole pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles dont elles ont été victimes au sein de leur réseau militant, y compris lorsqu’il s’agit de milieux qui se revendiquent féministes. Les étudiantes les plus jeunes et inexpérimentées sont les plus ciblées, mais les plus aguerries n’échappent pas non plus aux violences sexistes et sexuelles, qui permettent de “remettre à leur place” des militantes menaçant l’ordre existant. Ainsi les violences contre les femmes dans les organisations politiques de gauche ont bien un rôle politique : saper le potentiel révolutionnaire des femmes en aliénant leur corps et en leur faisant porter la responsabilité des violences qu’elles ont subi.

Si les violences sexistes et sexuelles peuvent être impunies - voire récompensées - dans les plus hautes sphères de l’Etat, rien ne préserve les organisations étudiantes de répondre aux mêmes logiques. Une organisation est régie par des liens de subordination et des enjeux de pouvoir qui favorisent et entretiennent de telles violences, lorsque les dirigeants souhaitent exclure un groupe du pouvoir - des femmes, par exemple. Ainsi, alors que de nombreuses étudiantes s’engagent au sein d’organisations politiques pour se battre contre les violences sexistes et sexuelles, elle subissent parfois encore plus durement ces violences. C’est insupportable. Nous devons être en mesure de proposer un modèle d’engagement dans lequel les étudiantes ne sont pas confrontées à ces violences, et dans lequel elles ne sont pas écartées du pouvoir politique.

Le principe de précaution, condition première de la lutte contre les violences.

Gagner l’égalité femmes-hommes est impossible si les organisations pour l’émancipation humaine tolèrent les violences sexistes et sexuelles. La première chose à faire est donc d’écouter, de croire et de soutenir les personnes victimes de violences. Immédiatement, il faut prendre tous les principes de précaution nécessaires pour protéger les membres de l’organisation, pendant que les procédures internes de confrontation des faits et de sanctions politiques sont mis en oeuvre. Si elles le souhaitent, il faut être en mesure de les accompagner pour qu’elles puissent porter plainte et obtenir un soutien extérieur psychologique et/ou juridique.

Le combat féministe : un enjeu révolutionnaire

Ensuite, il nous faut convaincre une très large partie des étudiant·e·s de la nécessité du combat féministe pour émanciper l’humanité. Loin de prôner un « sexisme inversé » comme le prétendent ceux qui s’opposent aux luttes pour l’égalité, les féministes veulent construire une société d’émancipation pour tou·te·s.

Ainsi, sur les campus et dans la rue, la participation des étudiant·e·s aux mouvements féministes, aux côtés des travailleur·se·s et du reste du mouvement social, doit être une priorité stratégique de nos organisations. Cela  ne peut se faire sans la formation de dirigeantes féministes dans toutes les facs, qui soient en mesure de rassembler autour d’elles une majorité d’étudiant·e·s. Alors qu’une des matrices du patriarcat est de diviser les femmes et de les mettre en concurrence, il nous faut faire de la solidarité féminine et de la sororité des armes qui permettent aux étudiantes de devenir des militantes et des dirigeantes politiques libres de s’engager et de gagner de nouvelles victoires.

Enfin, si les violences sexistes et sexuelles au sein des réseaux politiques étudiants de gauche sont davantage médiatisées, ce n’est pas parce que ces espaces sont plus propices aux violences que d’autres. Au contraire, si la parole des étudiantes engagées à gauche se libère, c’est parce qu’au sein de notre camp politique se forment des dirigeantes féministes qui ont décidé d’ouvrir la voie et qui sont prêtent à s’investir pleinement dans les révolutions émancipatrices.

Alors qu’à chaque nouvelle victoire féministe les défenseurs de l’ordre ancien s’acharnent à museler les revendications des femmes pour l’égalité et la justice, il est plus que jamais essentiel d’accompagner le mouvement de libération de la société en coupant court à toutes les tentatives des réactionnaires de retrouver leurs privilèges. Si mettre les femmes au pouvoir leur est si insupportable, c’est qu’il s’agit d’une tâche hautement révolutionnaire.