Anthony Gonçalves est cancérologue et enseignant à la faculté de médecine à Marseille. Il est également membre du PCF et candidat aux élections régionales dans la région Sud.


Clarté : Le vaccin est le moyen de lutte contre le Covid-19 le plus efficace, néanmoins, des inquiétudes émergent dans l’actualité sur la question des variants. Où en est l’état des connaissances sur ce sujet ?

Anthony Gonçalves : La connaissance est mouvante et évolutive. Il faut se rendre compte que ces vaccins ont été évalués dans des conditions optimales. Les tests cliniques qui ont été réalisés pour évaluer leur efficacité et leur sécurité ont été réalisés de façon correcte, malgré le délai court qui a beaucoup inquiété. Cependant, ce que l’on sait des effets secondaires et de l’efficacité, dépend des conditions dans lesquelles les essais ont été réalisés. Or, en ce qui concerne la sécurité, on sait que sur plusieurs dizaines de milliers de cas de vaccinations, il n’y a pas d’effets secondaires inquiétants, en dehors des effets secondaires classiques. Cela n’interdit pas pour autant de voir émerger sur plusieurs millions de vaccinés quelques effets secondaires comme l’on a vu avec les phénomènes de thromboses induites par les vaccins à vecteurs adénoviraux, notamment celui d’AstraZeneca. Ces phénomènes, qui ne sont pas détectables lors des essais, car aucun essai clinique ne peut inclure des millions de sujets, ne concernent qu’une très petite minorité de cas. L’évaluation ne peut se faire que par la vie réelle dans ces cas-là, et à ce titre, les systèmes de pharmacovigilance ont plutôt bien marché puisqu’on a pu rapidement détecter un effet secondaire très rare mais suffisamment visible pour qu’on puisse le percevoir.

Pour ce qui est de l’efficacité et des variants, là encore, c’est difficile d’avoir une idée claire et définitive sur la question car les données que nous avons sont dépendantes de la circulation des variants au moment où les essais sont déployés. Si la majeure partie des essais sont réalisés dans des régions ou il n’y a pas de variants, il est difficile d’y voir clair. Ce que l’on sait, c’est que les variants britanniques ont pu laisser penser que la vaccination, notamment par AstraZeneca, était un tout petit peu moins efficace en terme de risque de développer la maladie mais pas du tout en terme de décès. Si il y a une perte d’efficacité en terme de risque de contraction du Covid, ce qui compte in fine c’est de ne pas avoir de forme grave ou de décès. De ce point de vue là, il n’y a pas d’éléments laissant penser que ces variants faisaient perdre toute efficacité aux vaccins, et notamment la prévention de forme sévère. En ce qui concerne le variant sud-africain, il semble que le vaccin Astrazeneca soit sensiblement moins efficace, en termes de cas. Les vaccins ARN conserverait en revanche leur efficacité. Pour le variant brésilien ou le variant indien, c’est un peu moins simple pour l’instant. Il y a un doute pour l'instant sur la production par ces variants de formes moins sensibles aux vaccins. En sachant qu'il n'y a pas de démonstration formelle et que les vaccins ARN semblent plus efficaces et moins sensibles aux variants, il est possible d’envisager qu’une nouvelle dose additionnelle, ou de nouvelles souches de vaccins plus adaptés puissent être nécessaires.

Globalement, cette inquiétude sur l’efficacité des vaccins du fait des variants vient souvent d’expériences qui sont réalisés dans des modèles cellulaires, et ce n’est pas parce que in vitro on détecte une plus faible efficacité vaccinale que cela se traduit en clinique par une réelle perte d’efficacité, du point de vue des formes graves et des décès. Les vaccins restent  donc très efficaces même s' il est possible que certaines formes variantes puissent affecter l’efficacité dans des proportions qui ne sont pas encore bien connues. L'existence de ces variants est une raison de plus pour vacciner le plus rapidement possible pour justement éviter l’émergence de variants qui seront pour le coup résistants au vaccin.

Clarté : Depuis le 10 mai les français de plus de 50 ans peuvent se faire vacciner sans conditions, quel regard portes- tu sur le calendrier de la campagne vaccinale ?

A. G : Le calendrier a été contraint par les défauts d’approvisionnement initiaux, et donc dans un contexte de pénurie réelle, cette hiérarchisation des personnes à vacciner était donc incontournable. J’ai longtemps regretté qu’on ait exclu, contrairement à certains pays, certaines professions qu’on peut considérer à risque, je pense notamment aux enseignants. À présent, il semble, pour la France et pour la plus grande partie des pays développés, que l’accès au vaccin s'élargisse à une plus grande proportion de la population. On arrive maintenant dans une situation ou il reste des personnes qui sont réticentes au vaccin dans les populations qui devraient être vaccinées, et il y a des gens moins prioritaires qui sont volontaires pour recevoir le vaccin, on ne peut pas laisser ces gens là de côté. Je suis donc favorable pour ouvrir largement et vacciner tous ceux qui le souhaitent quel que soit leur âge.

Clarté : Même si cette dernière est en recul depuis le début de la campagne vaccinale, on remarque une certaine défiance vis-à-vis des vaccins. Comment penses- tu qu’on puisse y remédier ?

A. G : Souvent, quand on discute avec des personnes très volontaires pour les vaccins, on voit souvent émerger l’idée que l’on a qu'à rendre ça obligatoire et le problème est réglé. On sait bien que ça ne règle pas les problèmes. Il faut continuer à essayer de convaincre, et ce qui peut aider à ça, c’est de montrer que ça marche. Par exemple, ce qu’on voit dans les Ehpad, je trouve que ce n’est pas assez mis en avant, car on voit bien que l’épidémie a largement cédé le pas dans ces structures et c’est grâce à la vaccination massive. Il faut aussi mieux informer, il y a un vrai déficit dans la formation scientifique des français en général, qui fait qu’il reste probablement un défaut de connaissances à la fois des mécanismes d’actions, et sur  la validation de la sûreté et l’efficacité des vaccins. Beaucoup de confusions et d’inquiétudes existent également sur le problème que pose le contrôle de la vaccination par de grandes industries pharmaceutiques, qui sont quand même principalement orientées par des visées commerciales. Il est donc difficile de distinguer la véritable avancée scientifique de l’activité permanente de ces industries pour s’enrichir un peu plus. Par exemple, dans la question de la troisième injection, on se demande toujours s' il y a une véritable efficacité, ou si c’est un moyen d’augmenter les bénéfices de la compagnie. Il y aura probablement une place pour une nouvelle injection, mais il faut des études cliniques pour le démontrer, dès qu’on coupera la production de ces médicaments essentiels des griffes des intérêts financiers et commerciaux, on rajoutera de la confiance dans la tête des gens.  

Clarté : Un des temps forts de l'actualité a été l’annonce de Biden concernant la levée des brevets, comment analyse tu cet évènement ?

A. G : Pour ce qui concerne la déclaration de Biden et du gouvernement américain, je pense qu’il y a deux aspects. Premièrement la pression sur la nouvelle administration exercée par la gauche du Parti Démocrate, notamment les proches de Bernie Sanders, et les progressistes autour de la gauche démocrate radicale américaine, avec Alexandria Ocasio-Cortez, qui pèsent de façon réelle. C’est de ce point de vue une victoire imposée à l’administration Biden, qui rejoint ce cheval de bataille. Évidemment, il y a aussi un peu d’hypocrisie, car quand Biden dit qu’il faut lever les brevets, la politique américaine a été tout de même très restrictive, en interdisant l’exportation de tout vaccin et des matériaux nécessaires pour les produire. Cela reste un élément clé, pour la suite du combat que d’avoir fait germer dans la conscience internationale l’idée que lorsque la vie de l’Humanité est en jeu, on doit pouvoir faire passer l’accès au médicament avant la protection de la propriété intellectuelle. C’est une idée qui pourra être utile également pour les combats à venir, on pourrait demander des actions similaires pour d’autres maladies.

Clarté : La levée des brevets serait une étape importante, mais sur le long terme le PCF porte aussi des revendications plus structurantes. C'est le cas notamment de la création d’un pôle public du médicament. Peux- tu expliquer cette proposition ?

En effet, la levée des brevets et la possibilité de produire les vaccins dont on a besoin est une première étape. Une autre étape très importante, je voudrais le rajouter, c’est qu’il faut aussi élargir la suspension des brevets à tout ce qui concerne le savoir-faire, les transferts de technologies et au-delà, à tous ce qui permet les tests et les éventuels traitements.

Mais en effet, l’autre enjeu, c’est celui de la capacité de production, que devrait permettre à tous les pays de produire eux-même. De ce point de vue, c’est une proposition très novatrice qui est portée depuis de nombreuses années par le PCF sur la construction d’un pôle public du médicament. Cela veut dire construire une réunion d’entreprises qui vont de la preuve de concept dans des laboratoires de recherches préclinique jusqu’à la production de médicaments, qui soit maîtrisée de bout en bout par l’intérêt public et sanitaire. On sait que dans la production de médicaments innovants, bien souvent ce sont les établissements de recherche publique qui sont à l’origine des découvertes principales. Ces établissements, à l’heure actuelle, on leur demande de se transformer en start-up et de vendre leurs découvertes à des investisseurs qui vont en faire des instruments de profits. Dans un pôle public, on pourrait imaginer que ces étapes de recherche pré-clinique puissent être valorisées et soutenu par des financeurs publics, et au lieu de faire racheter ces découvertes par des compagnies pharmaceutiques, que ce soit une entreprise publique qui se charge de faire passer la découverte au stade de candidat médicament, qui se charge de faire les tests nécessaires à la validation de ces derniers, et qui se charge de faire la production, la distribution. On permettrait donc un accès le plus large possible, à des prix accessibles aux organismes de protections sociales mais aussi à tous les pays qui en auraient besoin. On pourrait donc produire autant des médicaments innovants comme les vaccins ARN ou les médicaments anti-cancéreux, que je connais plus particulièrement, mais ça peut être aussi pour produire des médicaments génériques, que des laboratoires pharmaceutiques considèrent comme pas assez rentables pour les produire eux-mêmes.

Une question clé demeure celle du financement, car en effet, la recherche, le développement et la production dans le cadre de l’industrie pharmaceutique sont des activités nécessitant des investissements importants. Il y aurait ainsi nécessité de s’appuyer sur des constructions européennes, en s’appuyant sur la BCE. On a aussi la ponction qui est faite par les actionnaires qui réclament un retour sur investissement dramatiquement élevé. Si on était dans un contexte de pôle public on ferait l’économie de ces investisseurs prédateurs. Tout cela serait sous contrôle citoyen, avec un conseil national du médicament, dans lequel pourraient se trouver des acteurs politiques, sociaux, des élus, des syndicalistes, des scientifiques et des représentants des usagers. Ils définissent les axes principaux pour orienter la recherche dans le domaine du médicament et pourraient contrôler les résultats des essais thérapeutiques et l’intérêt réel des médicaments produits quand ils viennent de l’industrie privée, et notamment sur la question des prix.