Dans cet article, Michèle Martin Darmon nous partage les hommages faits à  la mémoire de Suzanne Dijan, le 11 novembre 2016 à Montreuil. Elle contribua, avec Jean-Pierre Eskénazi, le neveu de Suzanne Dijan, à l’organisation de cette commémoration. Cette initiative, importante pour les étudiant.e.s communistes et pour la mémoire de la résistance en général, fut l’occasion pour l’UEC, le PCF, la mairie de Montreuil et l’AFMD (  Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation ) de rendre hommage à cette grande figure de la résistance.


Honorée de la demande qui m’a été faite de parler du rôle de Suzanne dans l’organisation de la grande manifestation de l’Etoile, je ne peux qu’y associer son frère Yvon Djian qui fut secrétaire national de l’UEC clandestine, fusillé au Mont Valérien le 11 août 1942 et dont Suzanne n’apprit le sort qu’au retour des « camps » de Ravensbrück et Mauthausen où elle fut déportée dans le convoi des 21 000 « Nacht und Nebel ».

Suzanne, militante de toujours, reçut l’hommage de la Municipalité de Montreuil le 11 novembre 2016. Voici donc quelques extraits des intervenants qui ont souligné son rôle dans cette manifestation de la Jeunesse avant tout.

Extraits de la biographie écrite par son neveu Jean-Pierre Eskénazi pour cet hommage, qui cite une interview recueillie par Claude Souef le 14 juin 1990, interview qui illustre bien la personnalité militante de Suzanne et son parcours :

« Septembre 1940, ordre de mission pour rejoindre mon poste d’enseignante dans la région parisienne. Je rentre à Paris, rue de la Clef, […] J’ai un poste d’enseignante dans le 9e, rue Milton, une école de garçons ; Je fais part à André Leroy de ma décision de participer activement à l’action, provisoirement interrompue pendant l’exode. J’étais militante jusque-là. Je me disais « c’est pas possible ». Dans le même moment, la Direction des Etudiants et Lycéens Communistes, avec Francis Cohen et François Lescure était à la recherche d’un responsable technique sûr et sérieux, vu les tâches à lui confier au triangle de direction. André Leroy leur fait la suggestion ; ils donnent leur accord et André me fait ensuite la proposition que j’accepte. Ce devait être dans le début octobre »

« Dans ce nouveau triangle, […} Suzanne devait aussi veiller à la réception du matériel écrit destiné aux tracts et au journal clandestin de l’UELC, la Relève, à sa mise au point avec François Lescure, à l’impression et à la diffusion dans les facultés, les grandes écoles et les lycées. […] Ce furent les étudiants et lycéens patriotes de Paris, communistes et non communistes, qui osèrent exprimer ouvertement leur colère et leur indignation en affrontant à découvert, pour la première fois en France depuis le défaite de juin 1940, les forces de répression allemandes et françaises, lors des deux grandes manifestations des 8 et 11 novembre 1940.

Le point de départ de ces deux évènements fut l’arrestation par les allemands le 30 octobre 1940, du professeur Langevin, […].

Le succès inattendu  de « cette première manifestation publique de résistance », créa un climat favorable pour le succès d’un mot d’ordre qui se diffusa rapidement dans les jours suivants, par tract et de bouche à oreille, chez les étudiants et lycéens de Paris : célébrer le jour anniversaire de la victoire de 1918 sur l’Allemagne, le 11 novembre, par un grand rassemblement devant la tombe du Soldat inconnu, à l’Arc de Triomphe, pour proclamer le refus de la Jeunesse française de la défaite et de se laisser intimider par les interdictions, les menaces et le déploiement des forces de l’ordre. La réaction de ces dernières fut si immédiate et brutale […]

Témoignage de Suzanne : « par petits groupes, étudiants et lycéens, montent vers l’Etoile, plusieurs milliers se regroupent, remontent les champs Elysées, au chant de la Marseillaise et aux cris de « Vive la France, « Vive De Gaulle », «  A bas Pétain », « A bas Hitler ». […]

« Parmi toutes les mises au point [sur le déroulé de cet évènement, citons l’analyse de Francis Cohen ] :

« Le mythe de la correction allemande, le caractère idyllique de la toute neuve « collaboration » volaient en éclat.

En même temps, diverses composantes de ce qui allait devenir la Résistance Nationale s’étaient retrouvées, ou du moins avaient découvert qu’elles avaient quelque chose de fondamental en commun … L’opinion publique a eu la révélation à la fois de l’existence de gens et de groupements prêts à manifester et du véritable visage de la « collaboration » naissante ;

C’est à juste titre que cette date est restée dans l’Histoire comme un jalon capital dans le développement du mouvement de la Résistance. »

Quant au rôle du Parti communiste et de l’UELC, parfois injustement minimisé, il ne suffit pas de rappeler la mobilisation massive de tous leurs moyens matériels et de tous les étudiants et lycéens communistes. Il faut y ajouter deux contributions spécifiques :

  • Jamais ce 11 novembre n’aurait eu une telle importance, s’il n’y avait pas eu déjà une mobilisation extraordinaire avec l’affaire Langevin.
  • Certes, les quelques soixante jeunes filles et jeunes gens qui étaient alors explicitement membres de l’organisation communiste étudiante clandestine ne pouvaient pas former la masse des défilés. Mais là, ils constituaient la seule force organisée, agissant dans le cadre d’une force politique d’échelle nationale ».

« Les semaines suivantes de novembre et décembre 1940 furent marquées par des représailles extrêmement sévères de l’occupant allemand et du gouvernement de Vichy. »

Extraits de l’intervention de Patrice Bessac, alors élu Maire de Montreuil et réélu depuis.

« [ ...] d’une Montreuilloise au destin hors du commun. La mémoire d’une femme modeste et pourtant exceptionnelle qui a pris une part active à un évènement clé de l’Histoire de France . [ Elle] s’appelait Renée, Suzanne Djian » .

« Rendre hommage à Suzanne Djian, c’est rendre  hommage à l’Union des Etudiants et Lycéens Communistes de France. […] Pour comprendre ce qui a mené à ce grand moment fondateur qu’était la manifestation du 11 novembre 1940, dont Suzanne Djian, François Lescure et Francis Cohen, ont été parmi les instigateurs en tant que dirigeants de l’UELCF, il est important de rappeler le contexte.

A la fin de l’été 1940, la rentrée parisienne avait pour beaucoup un semblant de normalité. Le choc de la débâcle commençait à se dissiper et l’occupation n’avait pas encore révélé toute son horreur. Le principal souci des Parisiens était de s’adapter à la nouvelle situation, tandis que les lycéens reprenaient le chemin des cours. […]

Par la voix des organisations clandestines, la jeunesse s’adressait à la jeunesse. Les étudiants communistes distribuaient des tracts à la sortie des universités et des lycées, devant les cinémas, les piscines, et les gymnases. Ils collent sur les murs des papillons tels que «  Formez vos comités populaires d’usine », « Boycottez la presse nazi-onale et servile », « Lisez l’Humanité clandestine », « Un métier pour les jeunes », « Réouverture des écoles d’apprentissage ». […] Des lettres « V » étaient tracées sur les murs comme autant d’appels à la résistance et à la victoire […]. Les mots de Thores et Duclos avaient fait leur effet et un peu partout naissaient des étincelles prêtes à s’embraser sous l’action populaire.

  • Le 3 octobre, la loi portant sur le statut des juifs exclus de la Fonction publique de l’Etat, de l’armée, de l’enseignement et de la presse […] 1064 instituteurs et professeurs juifs vont perdre leur poste.
  • Le 24 octobre, Hitler et Pétain se rencontrent […].
  • Le 25 octobre […] la présence de trois officiers allemands à un cours provoque le départ des étudiants
  • Le 30 octobre, la police allemande arrête le physicien Paul Langevin […]
  • Le 2 novembre, un incident oppose […] des étudiants à des Allemands
  • Le 4 novembre, 26 salles de cinéma parisiennes sont fermées […].
  • Le 7 novembre, à la Sorbonne, la présence d’officiers allemands provoque la sortie en groupe des étudiants.
  • Le 8 novembre […] aux cris de « Libérez Langevin »
  • Le 10 novembre, […] communiqué de la préfecture de police […] Aucune démonstration publique ne sera tolérée. […]
  • Des étudiants distribuaient des tracts appelant au recueillement sur la tombe du Soldat Inconnu le 11 novembre à 17H30, depuis plusieurs jours déjà. Suite au succès de la manifestation du 8, l’appel est repris dans les facultés, les grandes écoles et les lycées.
  • Le 11 novembre 1940, dans la matinée, des inspecteurs de police visitent les lycées parisiens mais ne constatent rien d’anormal.
  • A partir de 16 heures, des petits groupes rejoignent les trottoirs des <Champs Elysées et les abords de l’Arc de Triomphe.
  • Entre 16h30 et 17h30, la foule ne cesse de grandir, des étudiants, des lycéens, des enseignants se joignent à la foule à la sortie des cours, ou les ayant séchés.
  • Aux alentours de 17h30, ce sont près de 2000 étudiants qui ont défilé sur les Champs Elysées ce jour-là.
  • Vers 18h, les soldats de la Wermacht débouchent sur les Champs Elysées et la Place de l’Etoile, armés de fusils, de mitrailleuses et de grenades. Ils chargent entre l’avenue Georges V et le rond-point des Champs Elysées, maniant la matraque ou la crosse de fusil […]

Aujourd’hui, alors que nous rendons hommage à celle qui fut l’une des chevilles ouvrières de ce moment crucial de notre histoire, nous rendons hommage à la force et à la beauté de la Jeunesse française qui s’est levée dès les premières heures du régime de Vichy pour combattre la collaboration et la montée du fascisme. […]

Je veux remercier Suzanne Djian, François Lescure et Francis Cohen pour la leçon qu’ils nous ont donnée et qu’ils continuent de nous donner en vivant dans notre mémoire et dans nos cœurs. […].

Extraits de l’intervention d’Antoine Guerreiro, Secrétaire national de l’UEC

« […]rendre hommage à une résistante de la première heure, c’est prendre toute la mesure de ce qu’était l’engagement étudiant de l’époque. C’est prendre conscience de ce que put accomplir aux heures les plus sombres cette jeune femme de 27 ans, mue par la seule force de projet, de cette promesse : une société plus belle et plus juste, où personne n’a à se cacher.

Au sein de la direction parisienne de l’Union des Etudiants et Lycéens Communistes, aux côtés de Cohen, Lescure, Lavallée, Noël, Suzanne organisait l’activité politique quotidienne en direction des étudiants : tracts, journaux, papillons, bouche à oreille…

Cette action est d’autant plus remarquable qu’en 1940, le quotidien, c’est la menace permanente. Chaque jour qui passe, la police et l’armée peuvent faucher de nouveaux camarades.

[…] Puis ce fut la journée du 11 novembre : depuis plusieurs jours déjà, la radio de Londres mais aussi le PCF avaient lancé des appels à se rassembler devant les monuments aux morts. Devant le succès de la manifestation pour Langevin, et devant l’enthousiasme des étudiants, l’UEC, avec d’autres, décide de lancer un appel au rassemblement sur la place de l’Etoile, pour rendre hommage au soldat inconnu. Des milliers d’étudiants et de lycéens s’y joignent, déposent des bouquets de fleurs, entonnent des chants patriotiques…

La répression ne se fait bien sûr pas attendre. La police française, mais aussi les militaires allemands interviennent avec leurs blindés pour disperser la foule. Il y eut des coups de feu, des blessés, et plusieurs dizaines d’arrestations. Après la manifestation, l’université de Paris est fermée jusqu’aux congés de fin d’année, et le recteur limogé.

[…] Le 11 novembre est donc aussi une leçon d’espoir. D’ailleurs, ultime défaite pour ses bourreaux nazis, Suzanne Djian a survécu. Déportée en 1943, elle en revint. Et elle vécut, jusqu’en 1991. »

Extraits de l’intervention de Françoise Bulfay, pour l’AFMD

[…] Constituée en avril 1939, l'Union des Étudiants communistes de France élit à l’organisation parisienne François Lescure, Francis Cohen, et Suzanne Djian qui est chargée du recrutement, et de l’organisation.

Sur les douze membres du Bureau national de l'Union des étudiants communistes de France, élus en 1939 :

  • deux sont fusillés, Pierre Lamandé, Yvon Djian,
  • Olivier Souef est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942,
  • Suzanne Djian  est déportée à Ravensbrück.

Le 8 novembre 1940, Suzanne et son frère participent au rassemblement de protestation silencieux contre l’arrestation du professeur Langevin. Ce jour-là sera lancée l’idée de manifester à l’Etoile à Paris pour le 11 novembre.

Le 24 novembre 1922, le Parlement a déclaré le 11 novembre « fête nationale ». Entre 1940 et 1943, le 11 Novembre est commémoré de façon politiquement  contrastée : acte symbolique de résistance, célébration du ralliement des Français libres engagés aux côtés des alliés en 1942, ou au contraire communion autour du maréchal Pétain.

Ce 11 novembre 1940, des initiatives émanent de petits groupes, souvent sans lien entre eux, mais dont les actions convergent, influençant plus ou moins une masse de jeunes qui veulent surtout défier l’occupant. Ils vont donc braver à la fois le communiqué du 10 novembre, l’ordonnance allemande du 20 juin 1940 qui interdit les manifestations et l’article 4 du décret-loi du 23octobre 1935 qui prévoit des sanctions correctionnelles à l’encontre de ceux qui participent à une manifestation non déclarée ou interdite. Pourtant Suzanne et son frère sont activement présents.

En puisant dans l’exemplarité du sacrifice des combattants de 1914-1918, la célébration du 11 novembre va donner aux Parisiens l’occasion de témoigner leur opposition à l’ennemi et à ses partisans.

Une part de romantisme entre, certes, dans cette action menée en grande partie par des lycéens et des étudiants, majoritairement apolitiques. Mais, en manifestant contre les Allemands, la jeunesse intellectuelle a surtout affirmé sa résolution de combattre pour la liberté de la France et pour la liberté de l’esprit.

Suzanne Djian savait les risques qu’elle encourait quand elle s’est engagée dans la résistance, elle risquait sa vie pour avoir ces droits qui nous paraissent ordinaires aujourd’hui : serrer la main d’un ami, discuter à la terrasse d’un café, manifester. Elle n’a pas attendu le 11 novembre 1940 ni le 22 juin 1941 pour savoir que le fascisme devait être combattu. Elle a mis entre parenthèses sa vocation d’institutrice pour combattre aux côtés de ses compagnons.

Les initiatives lancées pour le 11 novembre émanent de petits groupes, souvent sans liens entre eux mais dont l’action converge, influençant plus ou moins une masse de jeunes qui veulent surtout défier l’occupant. Ils vont donc braver à la fois le communiqué du 10 novembre, l’ordonnance allemande du 20 juin 1940 qui interdit les manifestations et l’article 4 du décret-loi du 23 octobre 1935 qui prévoit des sanctions correctionnelles à l’encontre de ceux qui participent à une manifestation non déclarée ou interdite. Pourtant Suzanne est présente

Lors de cet événement, il n’y a eu heureusement que des blessés, dont quelques-uns grièvement, et des arrestations. Beaucoup d’entre eux font un court séjour dans les postes de police. D’autres sont emmenés dans les prisons du Cherche-Midi et de la Santé, molestés et incarcérés. Ils seront, pour la plupart, relâchés dans les semaines qui suivent. En cette fin de 1940, le souhait de ne pas détériorer l’image de la politique de collaboration qu’essaient d’entretenir aussi bien les autorités allemandes que le gouvernement pétainiste peut expliquer cette clémence. » […]

Extraits de l’intervention de Florian Vigneron, pour le PCF

« […] Pour ma part, je voudrais évoquer avec vous son engagement au sein du parti communiste !

[…] Mais son adhésion au Parti Communiste Français en 1938 et tout au long d’une vie de militantisme, son engagement, au risque de sa propre personne, contre le fascisme et l’antisémitisme, dans l’organisation et la participation aux premiers actes publics de résistance et son entrée en 1942 dans la résistance armée, n’ont valeur que de plus grands symboles aux yeux des militants de ma génération » […].


Quant à moi, je ne peux que remercier chaleureusement Patrice Bessac, Florian Vigneron et tous les participants pour cette cérémonie et le travail de mémoire que chacun s’est évertué à nous faire partager. Je ne peux que vivement regretter les faits suivants : Parmi les personnalités invitées, certains descendants des compagnons de Suzanne, et notamment de François Lescure qui, nous dit l’historien Monchalon, prit toute sa part le 11 novembre 1940, n’aient pas cru bon d’assister à cet hommage. Le deuxième point qui m’a chagrinée, c’est l’absence de transmission de notre invitation par les proviseurs des lycées concernés, aux lycéens élus aux conseils d’administration. C’est d’ailleurs tout le sens du courrier qu’avec Antoine Guerreiro, nous avons adressé à ces chefs d’établissement, espérant qu’un jour, ils n’aient pas à regretter le « retour de la bête immonde ».

Mais avant tout je ne peux dire que toute ma fierté et mon admiration de ma cousine Suzanne qui continua de militer toute sa vie, nous délivrant ainsi un ultime message d’espoir.