Par Paul Elek, étudiant diplômé en relations internationales


Le spectre de l’intifada

Depuis les années 2010, à chaque regain de l’intensité de la violence par laquelle les forces d’occupation israéliennes organisent méthodiquement le nettoyage ethnique en Palestine, les médias avaient coutume de soulever la question d’une nouvelle intifada[1]qui ne venait jamais. Cette interrogation n’a en vérité pas d’intérêt en tant que telle, si elle n’est pas saisie au travers de l’analyse des mouvements réels qui traversent les différentes enclaves palestiniennes, d’autant que les deux premières intifadas ont connu des modalités d’actions très différentes. Elles avaient cependant la caractéristique commune de solidariser dans l’action l’ensemble du peuple palestinien et se sont soldées par l’organisation de sa division, notamment par des statuts administratifs différents entre Gazaouis, Palestiniens possédant la citoyenneté israélienne, habitants de Jérusalem-Est et résidents de la Cisjordanie. Au-delà du cessez-le-feu mettant fin au massacre à Gaza par lequel la puissance occupante a démontré une nouvelle fois son indifférence à la vie humaine quand elle est palestinienne, la situation actuelle semble s’écrire aujourd’hui sous de nouveaux auspices. La conjugaison de la radicalisation du champ politique israélien, d’un début du dépassement de la division entre factions palestiniennes et d’un retour de l'initiative populaire dans la recherche d’une réponse à la violence coloniale, laisse espérer une ouverture dans l’infernal statu quo qui régnait. Sans avoir l’ambition de détailler avec précision l’ensemble de ces dynamiques, cet article veut présenter quelques réflexions sur les enjeux politiques en présence.

Le prix du jusqu’au boutisme

En l’espace de deux ans, les citoyens israéliens ont été amenés à se porter quatre fois aux urnes, et les tentatives de renverser Benjamin Netanyahou se sont systématiquement soldées par un échec. Si même empêtré dans des affaires de corruption[2], le premier ministre israélien n’a pour le moment pas été détrôné, c'est qu’il a pu non seulement compter sur le développement d’alliances avec les partis religieux et les différentes organisations de l’extrême-droite israélienne, mais également sur une opposition qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Benny Gantz qui avait fait figure, l’espace de deux élections, de solution de rechange avait par exemple déclaré : « Israël doit rester un pays sioniste à majorité juive dans un système démocratique. Éventuellement, les Palestiniens devraient avoir une sorte d'indépendance »[3], rappelant ainsi la racine coloniale du régime en l’habillant d’une prétention démocratique. Il s’était aussi targué pendant sa campagne d’avoir renvoyé Gaza    « à l’âge de pierre » pendant l’offensive de 2014[4].

En dehors des alliances avec des formations ouvertement racistes et recueillant le soutien des colons implantés en Cisjordanie, Netanyahou incarne ainsi surtout la réalité de l’intransigeance israélienne avec la remise en cause du projet d’implantation d’une communauté juive sur lequel s’est fondé le pays, la Nakba qui connaît son soixante-treizième sordide anniversaire. Car sous les termes de la « sécurité d’Israël », qu’il fait miroiter dans ses discours propagandaires, c’est la consolidation des positions israéliennes de contrôle du territoire palestinien occupé, de ses populations, et l’élagissement progressif du territoire revendiqué pour y installer des populations juives qui se jouent.

En 1996, Netanyahou avait déjà, en tant que premier ministre, organisé l’accélération de la colonisation de la Cisjordanie et se vantait quelques années après d’avoir fait échouer Oslo[5]. Sous l’ère Trump, profitant d’une impunité déjà longuement établie grâce à la passivité de la communauté internationale et l’impuissance construite des factions palestiniennes, sa politique a accéléré le projet d’apartheid à l’intérieur de la Palestine historique en faisant adopter par la Knesset une nouvelle loi fondamentale[6], la loi Etat-nation, définissant Israël comme le « foyer national du peuple juif »[7] et consacrant l’inégalité entre les citoyens juifs et les autres citoyens. Ce texte présente Jérusalem comme « capitale complète et unie » de l’Etat d’Israël, disposition qui recueillera alors le soutien des Etats-Unis et de quelques autres pays. Cette accélération des initiatives du gouvernement israélien venait finalement accompagner la stratégie du fait accompli sur laquelle reposait la colonisation rampante notamment grâce à l’expulsion et le déplacement contraint et forcé des Palestiniens de Jérusalem-Est et d’ailleurs. En juin 2020, l’ombre d’une annexion pure et simple de la Cisjordanie pesait lourdement sur la scène politique, le Likoud en ayant voté le principe en interne du parti.

C'est en partie cette avancée au bulldozer, remettant en cause sans frein les faux interdits posés par toutes les tentatives diplomatiques, et l'exacerbation du nationalisme raciste qui expliquent que des manifestations aux cris de « mort aux arabes » ont résonné dans les rues de Jérusalem puis dans dans de nombreuses villes dans les territoires de 1948. Elles sont accompagnées d’actions violentes envers les citoyens palestiniens, de mises à tabac, d’invasion de maisons avec parfois la complicité de la police israélienne. L'embrasement récent dans ces villes dites « mixtes » est le résultat de ces attaques fascisantes auxquelles le gouvernement israélien laisse libre cours pendant qu’il arrête les Palestiniens mobilisés à Sheikh Jarrah et ailleurs contre l'emprisonnement au sein de l’étau colonial. Derrière ces groupes violents, difficile d’ailleurs de ne pas voir la pointe avancée du projet colonial qui s’exprime sans scrupule.

La mobilisation dans les territoires de 1948 a ainsi retrouvé dans les dernières semaines un niveau historique qui avait en partie manqué d’intensité pendant les précédentes secousses meurtrières de la répression du peuple palestinien, à Gaza et en Cisjordanie. L’illusion de coexistence pacifique en son sein, que présentait le gouvernement israéliens à qui voulait y croire, se brise aujourd’hui avec fracas. On ne coexiste pas dans l’organisation raciste de l'infériorité. Le 18 mai a été une journée de grève générale très suivie. Difficile aujourd’hui de dire comment la société palestinienne en Israël va continuer à s'engager aux côtés des Palestiniens à Gaza, à Jérusalem ou en Cisjordanie où se sont multipliés aussi les manifestations, les affrontements avec l’armée et les expéditions violentes des colons. Néanmoins, un premier obstacle à l’unité du peuple palestinien s’érode aujourd’hui, à mesure que la résistance populaire reprend ses droits et que le front intérieur s’est de nouveau ouvert sous la forme d’émeutes massives.

La fin de la fitna ?

En arabe le terme de fitna désigne les schismes[8], les rivalités, les divisions et le spectre de la guerre civile. Le mot a été ainsi régulièrement utilisé pour qualifier l’affrontement entre le Fatah et le Hamas et l’impasse de la division dans laquelle il maintenait ainsi le peuple palestinien. Aujourd’hui, cette situation de rivalité entre les deux principales factions palestiniennes semble donner des signes d’un potentiel effacement face à la voie sans issue empruntée la dernière décennie et du fait de l'affaiblissement d’une partie de leur légitimité réciproque.

Après plus d’une décennie de guerre civile larvée, le Hamas et le Fatah étaient ainsi arrivés à un accord de réconciliation qui prévoyait entre autres l’organisation d’élections législatives, les premières depuis 15 ans. Il contenait notamment la création d’un tribunal électoral pour superviser le processus de vote et prévenir les éventuels griefs. À la suite des élections, le Hamas devrait alors rejoindre l’OLP, seule structure reconnue par les accords d’Oslo comme représentant du peuple palestinien. Le 15 janvier dernier, Mahmoud Abbas a finalement signé le décret d’organisation des élections législatives prévues pour mai et des présidentielles pour juillet. Le processus politique engagé est loin de signifier la fin réelle de la rivalité, mais il était une condition essentielle pour la réorganisation d’un champ politique figé par l’échec du processus de 2005-2006.

Si l’annulation des élections prévues pour le 22 mai 2021 illustre encore la fragilité du rapprochement Fatah-Hamas, le champ politique palestinien s’est partiellement recomposé sous la pression des populations. Le Fatah est très contesté dans son bilan de gestionnaire de la cause via son contrôle de l’Autorité Palestinienne et du fait de sa corruption notoire. Il connaît même des dissidences « internes » avec deux listes, une menée par Mohammed Dahlan et l’autre par Nasser Al-Kidwa représentant le dirigeant populaire Marwan Barghouti emprisonné par les forces d’occupation. Depuis le cessez-le-feu trouvé à Gaza, la passivité d’Abou Mazen[9] et ses années de coopération avec l’occupant sont dénoncées haut et fort quand ces critiques régnaient encore comme un bruit sourd mais répandu avant le soulèvement récent. La chronique de la mort annoncé d’Oslo a trouvé une conclusion sous la forme d’un avertissement populaire à l’encontre du président de l’Autorité Palestinien. De nouvelles élections et son départ sont les prochaines étapes du déminage du champ politique souhaité par les populations mobilisées.

Le Hamas conserve lui le contrôle du gouvernement de Gaza[10]. Il s’est illustré ces dernières semaines par la force de sa réplique militaire face aux autorités d’occupation, bousculant le « dôme de fer »israélien. Issu de près de quarante ans de tissage méticuleux d’une contre-société, le mouvement a vu son programme de « Palestine islamique »être dérouté par sa confrontation au pouvoir. Aujourd'hui portés par les actions de sa branche armée et ses habiletés diplomatiques, sa gestion de l’état de siège a impliqué une rupture avec sa stratégie de conquête hégémonique du soutien populaire. Éreinté par la dernière décennie et enfermé dans son rôle de faction, il aurait tout de même pu consolider aux élections un soutien important, notamment en Cisjordanie, et conserver ainsi une position centrale. Le rôle qu’il entend jouer dans la métamorphose en cours de la scène politique palestinienne est une des grandes inconnues de l’avenir immédiat. Cependant, parmi les candidats au scrutin ce sont cependant les dizaines de listes indépendantes qui attestent de la vitalité de la société civile palestinienne.

Le retour de la cause du peuple

Alors que la division entre factions s’installaient au sein du statu quo délétère offert par le marasme des accords d’Oslo, les initiatives des multiples organisations du mouvement politique se situant à l’extérieur du canal historique des factions ont prospéré. Sous la forme de mouvements démocratiques des droits humains répertoriant inslassement les crimes de guerre, de mouvements s'attachant à faire vivre solidarité internationale et campagnes de boycott, de manifestations pacifiques, ou de mouvements de défense de la culture et des terres palestiniennes, les Palestiniens ont patiemment expérimenté de nouvelles formes de résistances souvent considérées avec condescendance par le Fatah et le Hamas, héritiers des luttes passées et de leurs modalités particulières. Ce mouvement de fond de la société civile a cependant participé à la régénération d’une dynamique politique au sein de la population, principalement en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Bien que confronté également à l’absence de solutions satisfaisantes face à la répression implacable, ce mouvement hétérogène a irrigué les territoires, organiser les populations et permet aujourd'hui de renouer avec la possibilité pour les Palestiniens de ne pas s’exprimer uniquement par le biais des factions qui se sont présentées comme leur porte-parole. Ce renversement de perspective s'illustre par exemple dans l’appel à la grève générale du 18 mai « de la mer au Jourdain ». Il avait émergé des mobilisations en cours, comme celle de Sheikh Jarrah, forçant les états-majors politiques à s’y rallier plutôt qu’à la décréter. Sous l’égide de l’unité, le peuple palestinien les a ainsi appelés à se ranger derrière lui.

Les mobilisations populaires actuelles rappellent ainsi en partie l’esprit de la première intifada dans laquelle les nationalistes et les communistes avaient coordonné d’immenses rassemblements populaires. Elles expriment aujourd’hui l’exaspération d’une jeunesse palestinienne qui n’a connu que la violence de l’occupation et l’organisation d’une résistance qui doit nécessairement se renouveler face au jusqu’au-boutisme de la politique coloniale israélienne. Si Nétanyahou entend poursuivre aujourd’hui sa répression féroce des populations mobilisées à l’intérieur et à l’extérieur des « frontières israéliennes »[11], c'est bien que la stratégie de division des Palestiniens entre territoires et statuts administratifs est au bord de l’épuisement et que l’embrasement général de tous les foyers a été un scénario redouté tant par le gouvernement que par l’appareil politico-militaire. L’intensité du soulèvement récent des populations palestiniennes dans les territoires de 1948, en Cisjordanie et sa coïncidence avec la mobilisation de la résistance à Gaza a en effet rompu avec les éruptions précédantes du volcan palestinien lors des dix dernières années.

L'initiative politique est ainsi aujourd’hui partiellement entre les mains d’un peuple devant qui se présente l'opportunité historique de réaliser la difficile unité des populations de tous les territoires qui subissent d’une manière ou d’une autre l’oppression israélienne. Le cessez-le-feu a d’ailleurs été accueilli par des manifestations célébrant la « victoire » de la résistance palestinienne dans l’ensemble des territoires. Cependant, si le spectre de l’intifada hante de nouveau la Palestine occupée, inscrire dans le temps ce mouvement récent vers l’unification réelle des populations et des luttes est un défi politique de taille. Ces dernières semaines, le peuple palestinien a fait des pas de géant pour s’extraire du marécage d’Oslo et de l’impasse de la fitna. Les factions historiques conserveront néanmoins encore un rôle central pour la suite, car leur poids politique reste incontournable, qu’elles continuent d’être un point d’appui fondamental dans la réponse à la violence meurtrière des forces d'occupation et un interlocuteur dans les médiations internationales. De plus, le mur, les fractures territoriales et administratives, le siège de Gaza et l’état du développement économique  actuel de la Cisjordanie restent de redoutables obstacles. Si la mobilisation actuelle venait à s'éteindre, le mouvement historique qui la porte esquisse cependant un nouveau chemin qui tardait à naître et qu’indique l'initiative populaire.

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Dans une interview de 1970[12], l’écrivain palestinien Ghassan Kanafani et dirigeant du FPLP (assassiné en 1972 par le Mossad) expliquait qu’en entrant en résistance, le peuple palestinien avait fait la démonstration qu’il avait une cause à défendre, juste et légitime, et que c’était déjà un pas immense. Il est frappant en la visionnant aujourd’hui de voir que les appels abstraits à une paix sans justice pour les Palestiniens continuent de se présenter comme une demande « de capitulation »et comment les discours des responsables politiques français sonnent encore aujourd’hui comme des appels à un dialogue entre « l’épée et le cou »qu’elle s’apprête à trancher. Plus que jamais la cause palestinienne restera un symbole de lutte contre les oppressions et ni les procès honteux en antisémistisme, ni la déshumanisation raciste du champ politique n’effaceront son étendard.

La solidarité internationale avec la cause palestinienne est un élément essentiel pour soutenir l’effort du peuple palestinien engagé pour contester le sort qui lui est fait. L’interdiction récente de manifester dans plusieurs villes de France, dont Paris, n’est pas uniquement un acte de provocation de la part du ministre de l’Intérieur, il est un signal de la complicité  des autorités françaises avec l’entreprise coloniale israélienne. Il faut donc continuer de refuser la narration actuelle qui présente la situation palestinienne comme « un conflit » et se ranger derrière le mouvement de libération du peuple palestinien. Comme le disait Abou Jihad :

لا صوت يعلو فوق صوت الانتفاضة,   Aucune voix n'est plus forte que celle du soulèvement


[1] Pour rappel le terme signifie soulèvement.

[2] https://www.mediapart.fr/journal/international/230520/israel-netanyahou-enfin-face-ses-juges?onglet=full

[3]   https://www.nytimes.com/2019/04/05/opinion/israel-election-gantz-netanyahu.html

[4]https://www.france24.com/fr/20190130-israel-benny-gantz-campagne-elections-legislatives-rival-benjamin-netanyahou

[5] Les accords d’Oslo ne prévoyaient déjà pas véritablement d’établissement d’un Etat Palestinien, ni ne reconnaissait réellement le droit à l’auto-détermination du peuple palestinien mais plutôt une reconnaissance de l’OLP comme son représentant au sein d’une autorité autonome sur certains territoires.

[6] C’est-à-dire à valeur constitutionnelle, en l’absence d’une véritable Constitution.

[7]

[8] Comme par exemple la discorde à l’origine de la division sunnite / chiite

[9] Il s’agit de l’ancien « nom de guerre » de Mahmoud Abbas, encore aujourd’hui utilisé par les Palestiniens pour le désigner.

[10] Sa victoire aux dernières législatives s’étant soldée par le refus d’Israël, des Etats-Unis et de l’Europe de le reconnaître comme interlocuteur, il avait pris Gaza, y organisant un gouvernement.

[11] Lors de la déclaration d’indépendance, l’Etat d’Israël n’a pas fixé dans un texte ses frontières. Celles qui existent de facto aujourd’hui ne sont pas unanimement reconnues à l’internationale.

[12] https://www.youtube.com/watch?v=3h_drCmG2iM&ab_channel=JamesCarleton