Par Léo Michel, étudiant en M1 Affaires Internationales à Sciences Po Lyon.


En Égypte, dans le contexte d’une gestion autoritaire du champ politique, les opposant·e·s à la dictature peinent à se faire entendre et à exister dans l’espace public. Depuis le coup d’Etat de 2013 jusqu’à aujourd’hui, le pouvoir en place redouble d'efforts pour réprimer toute tentative de contestation : arrestations de masses, procès expéditifs et cadrillage militaire des villes égyptiennes.

Comme dans la plupart des régimes autoritaires, les égyptien·ne·s ont été dépossédé·e·s de leurs rues, avenues et places ; de leur droit à se rassembler et se mouvoir librement. Un peu partout dans la ville du Caire des barrières ont été construites autour des trottoirs pour réguler les flux de piétons et éviter des regroupements trop nombreux. Plus symboliquement, mais tout aussi brutalement, l'histoire des égyptien·ne·s leur est également confisquée. En effet, les traces et les références de la révolution sont régulièrement attaquées par le pouvoir, du nettoyage des graphs aux travaux sur la place Tahrir et le retrait du drapeau égyptien en son centre pour y substituer un obélisque politiquement peu évocateur.

Si dans la rue les contestations ont du mal à s’exprimer, il en est de même au niveau institutionnel et parlementaire. Les forces politiques progressistes, « orphelines de révolution »[1] dans un premier temps, puis muselées et instrumentalisées par le pouvoir dans un second, ne parviennent pas à mobiliser les égyptien·e·s autour de leur programme politique. Sans doute incarnent-t-ils davantage la compromission, aux yeux du peuple, plutôt que l’opposition au régime. La vraie opposition politique est dans les prisons égyptiennes (militant·e·s fréristes, artistes, journalistes, bloggeur·se·s). Sur les réseaux sociaux, dernier espace permettant de s’exprimer relativement librement, beaucoup ont dénoncé les conditions de vie insalubres des prisonnier·e·s, en situation d’extrême insécurité face à la crise sanitaire actuelle. De nombreuses familles et réseaux de solidarité ont depuis appelé à la libération de leurs proches, afin d’éviter une catastrophe sanitaire et humaine au sein des prisons égyptiennes.

Ces humiliantes privations de libertés ne se limitent pas à la prison, et s’étendent à tous les domaines de la vie, y compris l'éducation et l'université. Ici, le régime semble avoir réussi à soumettre les structures représentatives des étudiant·e·s en encourageant leur dépolitisation. Toute activité en faveur du pouvoir est encouragée, mais à l’inverse, l’opposition largement surveillée et fichée[2] est désormais contrainte à la clandestinité, à la passivité, ou à la résistance « infra politique ». Cette situation se traduit par l’absence de mouvements sociaux estudiantins dans l’espace public depuis plus de 5 ans[3] et par l’application de lois organisant la régression sociale et la répression des étudiant.e.s[4] :

- Baisse du budget alloué à l’enseignement supérieur ;
- Mise en concurrence des universités ;
- Interdiction de tout groupement sur une base partisane ;
- Permission de juger les étudiant·e·s dans les tribunaux militaires du régime ;
- Attribution de nouvelles prérogatives aux présidents d’universités permettant de décider de l’expulsion des étudiant·e·s « indésirables » sans devoir requérir l’avis d’un conseil disciplinaire ;
- Recrutement d’« étudiant·e·s patriotiques » pour « surveiller » leurs camarades.

Par la force des choses, la marge de manœuvre des organisations étudiantes se limite aujourd'hui à deux niveaux de mobilisation. Premièrement, la défense des droits de leurs camarades arrêté·e·s ou expulsé·e·s. Secondement, des actions visant à informer les étudiant·e·s de leurs droits politiques et socio-économiques, comme par exemple droit à la transparence en ce qui concerne la gestion du budget de l’université.

Subissant le climat répressif, les militant·e·s abordent plus difficilement certains sujets sensibles avec les autres étudiant·e·s : la liberté de l’activité politique dans l'université, l'autonomie financière par rapport aux administrations des facultés, l’autonomie décisionnelle par rapport à la tutelle des professeur.e.s, la construction d’une représentativité syndicale au niveau du pays, ou encore la régression des libertés dans le milieu de la recherche[5].

La répression de l’opposition et le haut-degré d’autoritarisme du régime sont largement encouragés et permis par un soutien indéfectible de l’Occident à Al-Sissi, France, Union européenne et États-Unis en tête. Erasmus pour les un·e·s et tribunaux militaires pour les autres, est-ce le message que l’Europe souhaite renvoyer au monde ? Ventes d’armes, formations anti-émeutes, les exemples ne manquent pas pour souligner le rôle plus qu'ambivalent de la France et de l’Europe au Moyen-Orient. Le pouvoir égyptien a quant à lui bien compris l’importance de ce soutien pour garder le contrôle autoritaire du pays. Aujourd’hui, nul ne sait quelle forme prendra le prochain changement politique ni dans combien de temps il interviendra. En revanche, on ne peut douter de la volonté d’émancipation politique, sociale, économique et culturelle d’une majorité de la population égyptienne.



[1] Nicolas Dot-Pouillard, « Les gauches arabes orphelines de révolutions », Moyen-Orient, n°29, janvier-mars 2016, <ur1.ca/pgg23>.

[2]https://www.academia.edu/7190349/Mouvement_estudiantin_en_Egypte_vers_la_construction_d_un_objet_de_recherche

[3]https://orientxxi.info/magazine/le-champ-de-bataille-des-universites-egyptiennes,0772

[4] http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20141003123325/

[5]https://www.academia.edu/7190349/Mouvement_estudiantin_en_Egypte_vers_la_construction_d_un_objet_de_recherche