Par Pierre Labrousse, étudiant en L3 Histoire à l'université d'Aix-en-Provence


Partons de deux postulats de base : le travail consiste en une création de richesse, et le travail intellectuel produit de la richesse, même si il ne s’agit pas de travail productif. Le travail peut créer de la richesse sociale, c’est à dire destiné à ne pas profiter qu’à la seule personne qui l’a produit. Ainsi il y a besoin, pour que cette valeur soit sociale, qu’elle possède une valeur universelle, qui nécessite de faire fit de la valeur d’usage (l’utilité concrète) : c’est la valeur d’échange. Cette dernière se base sur le seul aspect commun à toutes les marchandises : le temps de travail socialement nécessaire.

Mais le travail ne se résume pas à cela, il y a aussi tout ce qui reste dans la sphère privée (pouvant comprendre la sphère familiale par exemple, qui n’échange pas sur des bases économiques mais sur des modes de solidarités spécifiques), et qui, sans pour autant posséder une valeur d’échange, possède une valeur d’usage. On pourrait résumer cela à de l’auto-consommation.

Pour ce qui est du travail abstrait, le produit n’est pas directement à l’usage des travailleur·se·s, et le salaire représente donc une partie de la richesse créée par les travailleur·se·s. L’autre partie, la survaleur, étant en grande partie extorquée pour nourrir l’accumulation du capital.

À partir de là, comment caractériser le travail étudiant ? Il y a une partie de richesse sociale créée, avec notamment les stages et certains travaux de recherche (mémoire, thèse…). Mais il y a aussi une part importante de travail intellectuel. Ce travail intellectuel a la caractéristique spécifique de ne pas servir directement dans la sphère sociale, en revanche, il s’agit bel et bien d’une certaine forme d’auto-consommation, avec une réelle valeur d’usage, et l’amélioration, à travers ce travail, de ses propres capacités intellectuelles. L’utilité évidente de la formation initiale, et la part évidente du travail fourni par l’étudiant·e (l’information transmise doit être traitée et utilisée par l’étudiant), constituent des preuves empiriques largement suffisantes pour nous permettre de ne pas tomber dans la mauvaise abstraction quand on parle de travail intellectuel auto-consommé.

Ce travail ne créant pas de plus-value, il n’est pas exploité directement comme cela peut être le cas pour les travailleur·se·s : pas de valeur d’échange crée, pas de survaleur volée. Néanmoins, n’oublions pas que l’État est « la forme par laquelle les individus d'une classe dominante font valoir leurs intérêts communs », pour reprendre Marx. Pour reprendre des écrits plus « récents », le traité marxiste d’économie politique sur le CME de 1971, démontre bien que l’État est au cœur de l’organisation de l’exploitation. De manière plus précise sur le domaine de la recherche, on peut lire dans cet ouvrage que « L’État supporte en fait 70 % du total des dépenses de recherches faites en France, ce qui montre à quel point il contribue à l’accumulation du capital ». Ainsi, à travers l’orientation de l’enseignement supérieur et la recherche vers les besoins des entreprises, l’insuffisance de moyens, les logiques de sélection, l’étudiant·e est au cœur de l’organisation de l’exploitation généralisée, sans pour autant être au cœur du rapport capital/travail.

Mais alors, pourquoi un revenu ? Alors que l’étudiant·e auto-consomme déjà la valeur qu’il ou elle crée ? La réponse est simple : on parle de revenu comme reconnaissance d’un travail concret, et non pas de salaire comme rémunération d’un travail abstrait, dont la valeur créée n’est pas utilisée par celui ou celle qui en est à l’origine. De la même manière que pour les retraites, le revenu étudiant intervient pour des raisons politiques. La question qui se pose est : "de quelle société veut-t-on ?"

Il ne s’agit pas de compenser la valeur que crée l’étudiant·e sur le moment, mais de reconnaître que celle-ci finira par avoir une réelle utilité sociale. À cette reconnaissance, s’ajoutent des raisons objectives : la grande précarité des étudiant·e·s, l’impossibilité de produire un travail intellectuel de qualité en ayant un job à coté, sont autant de raison pour que les étudiant·e·s bénéficient de la solidarité nationale durant leur période d’étude.

À cette étape du raisonnement, il faut se poser la question du financement d'un tel revenu étudiant. Il serait financé grâce à une nouvelle branche Formation de la Sécurité sociale et ouvrirait aux étudiant·e·s la possibilité de cotiser. Au lancement, cela représenterait un investissement de 20 milliards d'euros. Plusieurs mesures sont possibles pour rendre ce financement opérable : la fin des exonérations de cotisations sociales (66 milliards d'euros en 2019), l’égalité des salaires femmes/hommes qui rapporterait 24 milliards d'euros de nouvelles cotisations, ou encore niveler la taxation des revenus financiers à la hauteur des cotisations patronales, ce qui rapporterait 100 milliards d'euros.

Au-delà de ces considérations matérielles, c’est notre manière de créer des richesses qu’il faudrait reconcevoir. Les immenses besoins sociaux, de développement des services publics, d’amélioration des conditions de vie, sont incompatibles avec le mode de gestion actuel des entreprises. Au lieu de réguler par le profit, il faudrait mettre en place de nouveaux critères de gestion permettant de favoriser les entreprises créant de la valeur ajoutée disponible pour la population : salaires, dépenses de formations, cotisations sociales pour le service public. Crédit sélectifs, modulation de la fiscalité, nouveaux pouvoirs pour les salarié·e·s : les possibilités sont nombreuses pour y parvenir. Les moyens conséquents libérés par cette nouvelle manière de produire permettraient de financer le revenu étudiant.

Ainsi, si ce revenu peut être conquis progressivement, dans les luttes, notamment à travers l’augmentation des bourses, il pose directement la question du communisme. La proposition de Sécurité d’emploi ou de formation prévoit que les travailleur·se·s qui ne sont pas ou plus en situation d’activité passe une convention avec le service public de l’emploi et de la formation. Sur la base d’un projet professionnel définit clairement, le travailleur pourrait se lancer dans une formation avec un revenu équivalent au revenu antérieur, à condition de respecter la convention. Le revenu étudiant pourrait constituer une première étape dans ce système.