Par Léo Michel, secrétaire à l'international de l'UEC, étudiant en 4ème année à Science-Po Lyon


Ces dernières semaines, en Tunisie, en France, en Algérie, en Inde, en Colombie, en Grèce, en Turquie les étudiant·e·s se mobilisent à différentes échelles autour d’enjeux partagés : ceux de l’accès à l’enseignement supérieur, de l’amélioration de leurs conditions d’études, de la conquête d’une société juste et démocratique.

Si les contextes diffèrent, les projets de société mis en avant par les étudiant·e·s mobilisé·e·s se rejoignent sur de nombreux aspects. Le souhait de mettre en place un autre modèle pour l’université et révolutionner la société transparait aussi bien en France qu’ailleurs. En Colombie avec la mobilisation pour la gratuité des études, on souligne l’incapacité du modèle néolibéral à ouvrir les portes de l’enseignement supérieur à la grande partie de la jeunesse. Dans une région où les réformes ont eu pour effet de mettre en place la privatisation des universités, la mercantilisation de l’éducation et la mise en place de systèmes d’admission discriminants envers les femmes, les couches populaires, les populations indigènes ou afro-descendantes, le mouvement étudiant trouve des réponses dans la construction d’une politique éducative s’émancipant des logiques capitalistes.
En Tunisie, on lutte pour la poursuite de la révolution de jasmin afin de lui faire tenir ses promesses démocratiques et sociales. Depuis un mois, aux côtés de la jeunesse, les étudiant·e·s accompagnent la mobilisation pour la dignité et exigent de meilleures conditions d’études face à la politique antisociale du gouvernement. En Inde, on agit contre le gouvernement raciste de Modi et en soutien à la grande grève populaire des agriculteurs, en Grèce et en Turquie les étudiant·e·s s’opposent aux lois autorisant la présence policière sur les lieux d’études.

Alors que l’internationalisation sans précédent des luttes a été permise par l’accélération des flux de marchandises et d’information, il faut également admettre qu’elle s’opère dans le contexte de globalisation des politiques austéritaires et répressives. En engendrant une forte augmentation des inégalités et une destruction des services publics au niveau planétaire, la mondialisation néolibérale contribue à l’exclusion de larges pans de la société des lieux d’enseignement et de production du savoir. Bien sûr, tous les services publics ne sont pas touchés, il existe deux exceptions : les budgets des secteurs de l’armée et de la police ont connu de fortes augmentations et les sommes dépensées dans le développement des forces armées ont représenté 2,2% du PIB mondial en 2019. Un chiffre en hausse de 7,2 points en neuf ans. En France, les crédits alloués aux forces de sécurité intérieure ont augmenté de manière significative : la police nationale a bénéficié en 2020 d'une augmentation de 2,08 % de ses moyens, tandis que la gendarmerie nationale a vu son budget augmenter de 1,71 % par rapport à la loi de finance de 2019.
Dans ce contexte, les universités ont été perméables au développement de l’épouvantail sécuritaire et répressif et ont pu incarner des relais. Sous l’impulsion des gouvernements réactionnaires, des dispositifs financés à hauteurs de plusieurs millions d’euros sont mis en place pour encourager la présence de l’armée, de la police et des intérêts privés dans l’enseignement supérieur. En Grèce, Le gouvernement Nouvelle Démocratie (droite) a fait voter la semaine dernière au parlement une nouvelle loi permettant une présence policière sur les campus, comme le souligne Maria Kornarakis, étudiante en journalisme, au Monde: « La présence de la police dans les universités va restreindre notre liberté d’expression, l’organisation d’assemblées générales, de manifestations… Cette mesure prise en pleine pandémie de Covid-19 est purement politique pour museler la jeunesse qui est fatiguée de ne pas avoir mis les pieds dans les facs depuis le début de l’année scolaire ! ».
En France sur un autre registre, le Pacte Enseignement Supérieur signé en 2018 a permis de détourner la recherche publique dans l’intérêt de l’armée française. L’austérité trouve ici ses limites, les 2,5 Millions d’euros consacrées annuellement à ce pacte ne seront pas investis dans les besoins réels des universités et des étudiants.

S’ajoute à la présence “physique” de l’armée et de la police, la répression politique des chercheurs comme en Turquie où plus de 6 000 universitaires ont perdu leur poste ces dernières années, accusés, sans aucune explication, de "liens" ou "d’appartenance à un groupe terroriste", à l’image de Tuna Altinel toujours retenu sur le territoire turc. La restriction des libertés académiques devient également un sujet en France où les interventions de Mme Vidal inquiètent à juste titre les étudiants et la communauté universitaire. En instaurant un climat de suspicion autour des celles et ceux qui font la lumière sur notre société et son histoire, notamment les scientifiques travaillant sur la postcolonialité et l’intersectionnalité, le gouvernement français poursuit son alignement sur les positions de l’extrême droite. Aurions-nous manqué quelque chose dans l’actualité de l’enseignement supérieur ?

On pourrait résumer la situation ainsi : lorsqu’il y a urgence à se diriger vers le Sud, la boussole politique des gouvernements réactionnaires pointe vers le Nord.

De Bogotà à Istanbul, conscients des responsabilités et aux côtés des forces progressistes du monde entier, les étudiants apportent des réponses qui ne pourront se satisfaire de l’autoritarisme, de l’exclusion et des privations de libertés mises en œuvre par les forces de la régression. Il est urgent de mettre fin à ces logiques dépassées et de miser sur le développement de la coopération et de la solidarité internationale. Avec les étudiant·e·s communistes, nous continuerons de nous mobiliser au côté du mouvement social pour garantir les libertés académiques et obtenir de nouveaux droits. Dans cette perspective, nous mèneront la bataille pour la reconnaissance de nos études et la création d’un revenu étudiant au niveau européen.