Par Kako Linda NAÏT ALI, Dr-Ingénieur Matériaux


Mon prénom, Kako, est d’origine Kabyle. Jusqu’à ces dernières années je l’avais peu utilisé. Souvent moqué, j’en avais honte quand j’étais enfant. Il constitue aujourd’hui le maillon qui me lie à mes origines et mon héritage familial.

Je suis née à Marseille et j’ai passé mon enfance dans le Vaucluse. Mon père était ouvrier et a passé 43 ans dans l’industrie chimique. Ma mère a quant à elle travaillé dans l’industrie agroalimentaire. Mes parents sont mes modèles : partis de rien, ils ont su gravir les échelons dans leur entreprise respective. « Il n’y a pas de fatalité, tes origines ne sont qu’une partie de ce que tu es. Le reste c’est à toi de le construire. ». C’est ce qu’ils m’ont toujours dit et c’est ce qui a forgé ma personnalité.

Au Collège, j'envisageais de devenir astrophysicienne ou chercheuse dans le domaine des matériaux. Mais une conseillère d’orientation m’en a découragé, prétextant que je n’avais pas le profil pour atteindre le niveau doctorat, propos dont j’avais compris les sous-entendus.

Abandonner ? Il n’en était pas question. Je m’étais alors posé un challenge : passer un doctorat scientifique. Après mon bac S, j’ai opté pour un IUT de chimie à Montpellier. Moins stressant qu’une prépa, bien que j’eue pour objectif d’intégrer l'INSA de Lyon.

L’âme d’une ingénieure

Au cours de l’entretien d’admission pour cette grande école d’ingénieurs, le Jury m’avait prévenue que je rencontrerais des difficultés dans mon cursus, mais que j’avais l’âme d’une ingénieure. C’était la motivation dont j’avais besoin pour passer à l’étape suivante.

Une fois l’INSA intégrée, j’ai dû travailler dur. Mon DUT de chimie n’était pas suffisant pour assimiler les autres matières de la spécialité Sciences et Génie des Matériaux que j’avais choisie. J’ai donc travaillé des heures pour rattraper ce retard. J’y ai découvert les matériaux polymères, le béton, les métaux, la céramique… tout en réalisant de petits boulots pour financer mes études.

Mon diplôme d’ingénieur en poche, j’ai décidé, comme prévu plusieurs années auparavant, de continuer mes études avec un doctorat scientifique. Paradoxalement, j’ai choisi un sujet qui, de prime abord, ne m'intéressait pas : « le recyclage des bouteilles d'eau dans l'emballage alimentaire ». Je me suis rendu compte que me poser des challenges était un formidable moteur en plus de me permettre d’apprendre et de découvrir de nouveaux sujets. Je suivrai ce principe tout au long de ma vie professionnelle.

Au cours de mon doctorat, j’ai décroché un partenariat avec une entreprise et j’ai découvert les comités de normalisation. C'est à ce moment-là qu'évoluait la réglementation européenne sur l’utilisation du plastique recyclé dans l’emballage alimentaire. Au final, cette thèse a servi à démontrer que l'on pouvait utiliser du plastique recyclé au contact alimentaire, sans danger pour la santé.

En dernière année, assez stressée à l’idée de ne pas trouver d’emploi avec un bac+8, j’ai commencé à chercher un travail 7 mois avant la fin de ma thèse. Je souhaitais travailler dans le privé parce que je ne me sentais pas à ma place dans la recherche publique. J’ai ainsi décroché un poste d'ingénieure génie civil dans une filiale du groupe Vinci construction.

Des épreuves et des opportunités

Là encore, j’ai choisi un domaine qui m’était totalement inconnu et sur lequel j’avais un certain à priori négatif. J’ai voyagé à travers le monde pour travailler sur le vieillissement des matériaux et notamment des polymères dans l’environnement. Je construisais mon réseau international et la reconnaissance de mes pairs au fil des années d’expérience.

Dans un domaine où les femmes sont peu présentes, j’ai appris à ce que l’on me respecte pour mes compétences. J’ai vécu des situations difficiles parce que je suis une femme. Mais J'ai vite compris qu'il fallait me montrer sûr de moi.

J’ai également compris qu’il ne fallait rien laisser passer dans un contexte professionnel. Les remarques désobligeantes, les blagues misogynes, je n’ai aucun problème à rappeler que je ne les accepte pas. Prendre du recul. Ne pas prendre personnellement des propos issus d’un contexte professionnel. Cela a été difficile et a pris du temps. Mais je pense que cela m’a préservée d’une certaine manière.

Cette première expérience professionnelle m’a conduit à voir chaque épreuve comme une opportunité. C’est difficile au début, parce qu’on ne peut pas s’empêcher d’être touché et de culpabiliser d’une certaine manière, mais au fur et à mesure j’ai pu m’en détacher. C’est ce qui m’a permis d’oser, à chaque étape de ma vie professionnelle, poussée par le besoin de faire bouger les choses au sein de l’entreprise et dans le domaine technique.

Grâce à mes voyages à l’étranger, j’ai pris conscience des disparités économiques, sociales, entre les pays et de la nécessité de travailler à la fois sur ces aspects et sur nos impacts environnementaux qui ont des conséquences directes sur la qualité de vie des populations. J’ai donc décidé de travailler sur des solutions de construction écologiques innovantes, ce qui a conduit au dépôt d’un brevet permettant de réduire l’impact environnemental d’un mur de soutènement, grâce au choix des matériaux de construction.

Le nucléaire et les idées reçues

Après sept ans dans l’entreprise, j’étais arrivée au bout de mon poste d’ingénieur. J’avais aussi besoin de me poser, avec ma famille. Je me suis donc mise à chercher un nouvel emploi et j'ai postulé chez EDF à Aix-en-Provence, au département technique d'essais en géologie, géotechnique et de génie civil de la direction industrielle, en appui des centres d’ingénierie nucléaire. J’étais enceinte de 6 mois lors de mon entretien professionnel mais ils ont tout de même retenu mon profil. C’est une fois encore ma personnalité qui les a convaincus au-delà de mon CV.

A l’époque, j’avais une image négative du nucléaire, bercée comme beaucoup par les discours des opposants comme Greenpeace. Mais je ne pouvais pas rester sur un a priori. Je n’avais pas d’argument convaincant pour me dissuader, d’un point de vue éthique, de travailler dans un domaine qui finalement m’était complètement inconnu. Je me suis dit que j’en saurai plus sur le nucléaire et le monde de l'énergie une fois dans l'entreprise. Et ce fut l’une des meilleures décisions de ma carrière professionnelle.

À Aix-en-Provence, j’ai donc intégré une équipe d’ingénieurs génie civil constituée d’autant de femmes que d’hommes. Je travaille sur les matériaux polymères, leur comportement, leur vieillissement, dans le nucléaire mais aussi dans les énergies renouvelables. Je m’implique fortement dans les travaux de normalisation que j’affectionne particulièrement. Aujourd’hui, je suis présidente d’une commission de normalisation en France et animatrice de groupes de travail dans des commissions internationales et françaises.

J’ai compris au fil des années que j’aimais les débats. Ainsi, lorsque j’ai commencé à utiliser Twitter il y a 3 ans, je n’ai pas pu m’empêcher de participer aux discussions sur les sujets que je connaissais, même polémiques.

Informer, débattre et s’engager

Mon domaine, ce sont les matériaux de façon générale, je peux parler du vieillissement des centrales nucléaires, du démantèlement des éoliennes, du recyclage des panneaux solaires ou encore de la durée de vie des déchets plastiques dans la nature. Et ce sont ces sujets que j’aborde sur Twitter via des threads de vulgarisation scientifique.

Je suis fortement impliquée dans le sujet des déchets plastiques, parce que la plupart des informations que je lis sont des idées reçues. Partager mes connaissances au plus grand nombre est donc devenu une passion, moi qui suis réservée par nature. J’ai commencé par participer à une conférence dont la vidéo a circulé sur YouTube, puis j’ai alimenté un blog scientifique avec mes threads sur des sujets généralement associés à l’écologie.

Ce ne sont pas des textes militants, mon objectif n’est pas de convaincre mais d’informer. Je préfère qu’une personne ait une opinion, même différente de la mienne, basée sur des informations scientifiques vérifiées plutôt que sur des idées reçues. Le seul moyen d’élever le débat de l’écologie, généralement binaire, est de partir sur cette base. Je pense que nous n’avons plus le temps pour des débats stériles sur ces sujets.

Il y a quelques mois, j’ai décidé de m’impliquer encore plus dans la lutte contre la pollution, en intégrant l’association « Expédition 7e continent », qui étudie la présence du plastique au fond des océans. Il était temps de concrétiser mon engagement dans le domaine de la protection de l’environnement avec une association dont je partage l’éthique et la volonté d’agir.