Par Jean Quétier, doctorant en philosophie à l'Université de Strasbourg.


Il n'est pas rare que le marxisme soit présenté comme une théorie de l'égalité sociale relativement indifférente, voire complètement aveugle, à la question de la liberté individuelle. La défaite historique qu'il a subie à la fin du XXe siècle est d'ailleurs régulièrement renvoyée à son incapacité à penser l'émancipation elle-même sous une autre forme que celle de l'accès garanti pour tous à un ensemble de ressources matérielles indispensables pour mener une vie décente. Dès lors, il n'est pas particulièrement étonnant que les « nouveaux mouvements sociaux » qui ont commencé à faire leur apparition il y a déjà plusieurs décennies, plaçant en bien des cas la question de l'émancipation individuelle au cœur de leurs préoccupations, aient souvent jugé bon de prendre leurs distances avec le marxisme.

Mais cette image est-elle fidèle à la pensée de Marx ? Il est permis d'en douter. En effet, le Manifeste du parti communiste lui-même affirme sans ambages que l'ancienne société bourgeoise est appelée à être remplacée par « une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Le philosophe Lucien Sève, récemment disparu, rappelait sans relâche l'erreur majeure consistant à lire cette phrase à l'envers et à renvoyer aux calendes grecques cet enjeu central de la bataille communiste qu'est la conquête de l'émancipation individuelle.

Pour autant, il est clair qu'en la matière la conception de Marx se situe à mille lieues de l'individualisme libéral, fondée sur la mise en concurrence généralisée. C'est notamment pour cette raison que ses textes adressent très souvent de vives critiques à l'encontre des discours glorifiant la liberté pour mieux promouvoir l'exploitation du plus grand nombre. L'analyse que Marx consacre, dans le livre I du Capital, à la figure du « travailleur libre » tel qu'il existe dans la société bourgeoise en fournit un exemple frappant. S'il reconnaît volontiers le progrès que représente l'avènement du salariat par rapport aux formes antérieures d'organisation de la production, Marx n'est nullement dupe. Si le contrat de travail se présente d'abord comme un simple échange consenti entre deux possesseurs de marchandises, dans lequel ne règnent que « liberté, égalité, propriété et Bentham », il dissimule en fait une réalité bien moins reluisante : celle du prolétaire qui, n'ayant que sa force de travail à vendre, n'a d'autre choix que d'attendre le tannage de sa propre peau. De ce point de vue, si le salarié est libre au sens où il n'est pas, contrairement à l'esclave, la propriété d'un maître, la forme de liberté à laquelle il a accès demeure fortement entravée par les différents mécanismes de domination qui structurent le mode de production capitaliste, au premier rang desquels figure la propriété privée des moyens de production.

Cependant, il ne faut pas se méprendre sur la signification réelle de cette charge critique. Elle ne débouche aucunement sur l'idée quelque peu simpliste d'après laquelle il conviendrait, de manière générale, de tourner le dos à une liberté unilatéralement réduite à sa dimension mystificatrice pour privilégier la seule conquête de l'égalité quel qu'en soit le prix. Depuis ses textes de jeunesse, Marx était au contraire tout à fait conscient des dangers qui ne pouvaient manquer de caractériser des formes de dépassement du capitalisme aveugles à la question de l'émancipation individuelle et tout entières portées par un souci d'uniformisation confinant au nivellement. On trouve d'ailleurs souvent sous sa plume des mots fort durs à l'encontre de ce qu'il percevait lui-même comme un « communisme grossier » ou encore un « communisme de caserne ».

Symptomatiquement, les réflexions développées par Marx au sujet de ce que pourrait être une organisation sociale post-capitaliste sont, à l'inverse, très largement traversées par la question de la formation d'individus « totalement développés ». Il n'est donc jamais question chez lui de revenir pour ainsi dire en-deçà de l'individualisme libéral, vers des modalités d'existence communautaires peu attentives à la singularité de chacun, mais bien d'aller au-delà, afin de ne pas réduire le développement individuel à la version tronquée qu'en propose la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui. On comprend dès lors que Marx ait pu considérer que le communisme permettrait à chacun de recevoir « selon ses besoins », ces derniers n'ayant précisément rien d'uniforme mais devant au contraire être perçus comme différenciés.

Reste à savoir de quelle façon ce libre développement des individus à tous égards est susceptible de se réaliser, puisque celui-ci, loin d'être un simple donné, relève pour une bonne part d'une conquête encore à accomplir. On ne sera pas surpris de constater que la question du temps libéré jouait aux yeux de Marx un rôle fondamental en la matière. Si l'exigence d'émanciper la production de ses entraves capitalistes constituait évidemment un enjeu de premier plan, c'est sans aucun doute dans la réduction de la journée de travail que se situait selon lui le levier majeur permettant d'ouvrir la voie à des formes plus riches d'individualité. Tout porte à croire qu'un siècle et demi plus tard une telle bataille n'a pas perdu de son actualité.