Dans la majorité des cas, étudier, indubitablement, c’est devoir travailler à côté. Une grande partie des étudiant·e·s aujourd’hui sont forcé·e·s de se salarier à côté de leurs études pour des raisons financières. Le coût de la vie et des frais nécessaires aux études y obligent, quand les bourses CROUS, dont 70% des étudiant·e·s se trouvent de toute façon privé·e·s, sont très en deçà du seuil de pauvreté français, avec un manque à gagner de près de 448 € (1).

Le salariat étudiant devient, dans de telles conditions, la seule solution à peu près viable pour les étudiant·e·s. A peu près seulement, car cette solution n’en est pas une. Elle favorise l’échec, car elle s’impose en dépit du temps supposé être réservé au travail étudiant. Temps pourtant nécessaire pour espérer réussir, c’est-à-dire connaître plus et mieux, savoir s’organiser, se construire, mais aussi plus concrètement passer des concours, obtenir un diplôme, apprendre un métier, apprendre à le choisir… en un mot, se former.

Ce que révèle ce choix terrible auquel sont soumis·es les étudiant·es, choix entre deux contraintes, celle du manque de temps et celle du manque d’argent, c’est qu’ils et elles aspirent malgré tout cruellement à se former. Là où se concentre leur activité principale, c’est bien sur les bancs de la faculté, devant leur ordinateur, sur leur bureau, sur leur laboratoire, sur leurs machines. Là où se concentrent leurs efforts les plus cruciaux, c’est bien sur leur lieu d’étude, exprimant avec force le fait que c’est déjà ici et nulle part ailleurs qu’ils et elles aspirent à être et devenir des travailleur·euses. Leur travail salarié, face à cette volonté, n’est qu’annexe, comme l’illustre l’expression “job étudiant” : un “job” qui n’est là que pour permettre l’exercice d’autre chose.

Cette volonté qui tient chèrement au cœur des étudiant·es est pourtant simple : c’est celle d’étudier. Ils et elles l’expriment fortement, année sur année, et de génération en génération, en gonflant les rangs de l’enseignement supérieur. Ainsi, plus de deux tiers des jeunes entre 18 et 20 ans sont désormais étudiant·es (2). Il est indéniable qu’une majorité des jeunes passent aujourd’hui par l’enseignement supérieur, modifiant en profondeur la structuration sociologique de la jeunesse. Nous nous devons d’entendre cette aspiration grandissante à se former, et y répondre politiquement en conséquence. Tel est notre devoir, au sein du mouvement communiste. Les étudiant-es aspirent à se former, aspirent à réserver leur temps de travail au travail étudiant.

Etudier c’est aussi travailler. Car travailler, c’est bien plus qu’être simplement salarié : “Le travail, disent les économistes, est la source de toute richesse. Il l’est effectivement (...) mais il est infiniment plus encore. Il est la condition fondamentale première de toute vie humaine.” écrivait Friedrich Engels dans son texte étonnant " Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme " (3).

Il est inacceptable, et il doit être inacceptable pour tout un chacun, que l’ensemble des jeunes doivent sacrifier leur désir de formation, et leur potentialité travailleuse, sur l’autel du salariat capitaliste. La proposition que nous formulons sous forme de campagne pour un revenu étudiant permet de traiter à la fois le problème de la précarité étudiante, tout en reconnaissant l’activité étudiante comme essentielle pour les jeunes et pour la société toute entière.

Les étudiant·es ne sont pas sans ignorer la réalité du monde du travail, quand ils et elles sont majoritairement salarié·es. Mais en choisissant d’étudier malgré les vents contraires, ils et elles font aussi le choix de se former, et de travailler dur pour ce faire. C’est pour cette raison qu’ils et elles ne sont pas sans ignorer les débats portés par cette expression abstraite de “monde du travail”, désignant paradoxalement une réalité concrète. Ce sont notamment toutes les questions relatives à la division du travail qui fusent dans les esprits étudiant·es, comme l’illustre leur présence importante dans les luttes anti-racistes et féministes, sans oublier celles pour le climat. Cette division s’opère en effet sur tous les fronts, à toutes les échelles ; elle est partout car elle constitue l’essence de l’organisation capitaliste du travail : elle sépare les classes, elle sépare les types d’activités, elle sépare le monde en deux, elle sépare les hommes et les femmes (4), elle sépare les blanc·hes de ceux et celles qui ne le sont pas, elle sépare les dirigeants et les gouverné·es : elle classe, elle catégorise, elle compartimente.

Marx disait d’ailleurs déjà à ce sujet dans l’Idéologie Allemande : “Dès l’instant où l’on commence à répartir le travail, chacun à une sphère d’activité déterminée et exclusive qu’on lui impose et dont il ne peut s’évader ; il est chasseur, pêcheur, berger ou “critique critique”, et il doit le rester sous peine de perdre les moyens de subsistance.Ne pas se conformer à cette division du travail, c’est le choix que font déjà et que doivent faire les jeunes et les étudiant·es. Car comme l’explique Marx : “ dans la société communiste, chacun, au lieu d’avoir une sphère d’activités exclusive, peut se former dans la branche qui lui plait ; c’est la société qui dirige la production générale qui me permet ainsi de faire aujourd’hui ceci, demain cela, de chasser le matin, d’aller à la pêche l’après-midi, de faire l’élevage le soir et de critiquer après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique.” (5). Ce qui permet d’accomplir et de mettre en mouvement dans le réel cette aspiration à l’émancipation au travail, ce sont bel et bien les propositions communistes : celle pour un revenu étudiant, pour un cadrage national des diplômes, et pour la polytechnicité des études.  

La conférence nationale de l’UEC du 24 et 25 octobre dernier, avec ses étudiant·es présent·es, ses invité·es, son texte et sa feuille de route ne sont pas sans ignorer ces questions, car ils et elles ne sont que le reflet des débats réels fourmillant notamment dans l’enseignement supérieur, occupant sans cesse les esprits et les vies des étudiant·es.

Cette conférence fut l’occasion d’impulser une nouvelle dynamique à notre politique de formation, avec notamment l’ambition de réinventer nos formations sur l'antiracisme, le féminisme ou l’environnement. Pour l’UEC, la compréhension de ces enjeux par les camarades sont nécessaires pour répondre dans les luttes aux aspirations étudiantes de liberté, d’émancipation, d’égalité, et de justice.

Au travail !


  1. source : insee [https://www.insee.fr/fr/statistiques/3303433?sommaire=3353488], seuil de pauvreté 1015€ par mois pour une personne seule ; bourse CROUS échelon 7 : 567 €, soit une différence de 448€).
  2. source : insee [ https://www.insee.fr/fr/statistiques/4238379?sommaire=4238781#consulter]
  3. source : [https://www.marxists.org/francais/marx/76-rotra.htm]
  4. C’est particulièrement visible dans l’enseignement supérieur, quand plus de 90% des étudiant-es en IFSI sont des étudiantes, tandis que plus de 70% des étudiant-es en école d’ingénieur sont des étudiants, tout comme le salariat étudiant des femmes se manifeste par du babysitting alors que celui des hommes se porte sur la livraison de repas
  5. source : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000c.htm