Par Léo Michel, secrétaire à l'international de l'UEC, étudiant en 4ème année à Science-Po Lyon


Ce Jeudi, la publication d’un article de Mediapart est venue renforcer notre inquiétude quant à la nature du projet d'Université franco-tunisienne. Initié en 2018, ce projet phare de la coopération universitaire sous l’ère Macron montre aujourd’hui toutes ses limites : contenu pédagogique douteux, absence de statut juridique, accusations de corruption, coût exorbitant du diplôme. La Ministre Frédérique Vidal et l’ancien ministre tunisien de l’Enseignement supérieur et de la recherche Slim Khalbous pataugent dans les approximations et refusent d’admettre les graves manquements d’un projet mis en place au détriment de l’Enseignement supérieur et de la recherche Tunisienne.

Comme le campus franco-sénégalais et le Hub éducatif franco-ivoirien, l’UFTAM s’inscrit dans une stratégie d’internationalisation de l’Enseignement supérieur Français. Très éloignés des principes de coopération et de solidarité internationale, les modalités de cette internationalisation génèrent une mise en concurrence des étudiant·es africain·es, la dévalorisation des formations en Afrique et introduisent des intérêts privés au sein des établissements. Sur le modèle des universités états-uniennes de Beyrouth ou du Caire, les formations proposées dans ces établissements font intervenir des partenariats avec les universités publiques françaises tout en conditionnant l’accès au diplôme au paiement de frais d’inscriptions exorbitants. Dans le cas qui nous intéresse, une année de scolarité coûte 9000 dinars, soit 2873 euros et 24 fois le SMIC Tunisien. Un prix qui conduit logiquement à l’impossibilité pour une majorité d’étudiant·es de suivre un cursus universitaire au sein de l’UFTAM.

Au-delà de ces logiques de dérégulations, l’article de Mediapart indique que le statut juridique de l’UFTAM imposé par Mme Vidal entre en totale contradiction avec la législation tunisienne. Conçu pour donner une place accrue au secteur privé, le statut initialement prévu dans les documents cadre prévoyait la création d’un statut de société anonyme publique-privée. De plus, le ministère français aurait négocié l’acquisition de plus de 50% des parts de l’établissement afin de garder la maîtrise de l’UFTAM. Or la loi tunisienne ne permet ni la création d’un statut mixte public-privé pour les établissements d’enseignement supérieur, ni n’autorise les Etats étrangers à posséder plus de 50% des parts d’un établissement d’Enseignement supérieur issu d’un partenariat bilatéral. Alors qu’il est impensable en France de créer une université sous statut mixte, comment pourrait-on se permettre d’imposer ce mode de gestion en Tunisie ? Ce mépris pour la souveraineté nationale tunisienne nous inquiète, d’une part il s’inscrit dans un continuum colonial visant à conserver un contrôle dans les affaires des Etats issus des ex-colonies, d’autre part il est un affront pour les équipes pédagogiques et les étudiant·es tunisien·nes qui font vivre l’Université dans leur pays.

Par ailleurs, la part d’ombre sur ce projet, le flou et la confusion entretenue par les deux ministères soulèvent des inquiétudes légitimes. Du côté du Ministère de l’enseignement supérieur français, on affirme que l’UFTAM n’est pas un consortium public privé tandis que du côté tunisien on rappelle que [l’]Uftam est une société anonyme de droit tunisien à participation publique, une première contradiction dans le discours français puisque pour la loi tunisienne, la société anonyme « est toujours commerciale quel que soit son objet. ». Ce fiasco juridique et pédagogique accouche aujourd’hui sur une situation absurde : comme le souligne Mediapart dans son article “l’UFTAM n’est ni présente sur les listes de l’enseignement supérieur public, ni sur celles du privé”. Dès lors comment diplômer les étudiant·es d’une université fictive et illégale ? Forcé d’admettre que dans ces conditions, la promesse d’un diplôme coconstruit entre les université françaises et l’UFTAM ne tient pas la route

Alors que dans une logique de coopération et de solidarité franco-tunisienne, la question des programmes, de l’accès à la formation et à la diplomation aurait dû occuper une place centrale, on note ici que les logiques qui ont guidé Mme Vidal et Slim Khalbous n’accordaient pas la priorité à la qualité de l’offre pédagogique. Pire, un faisceau d’indices tendent à démontrer une corruption des responsables au moment de l’accord sur l’UFTAM. La récente nomination de Slim Khalbous au poste de recteur de l’AUF [l’Agence universitaire de la francophonie] vient renforcer les soupçons qui pèsent sur l’ancien ministre. D’autant y voient une récompense française pour sa mansuétude envers le cabinet de Mme Vidal dans le projet d’UFTAM. Dans ce contexte, l’Instance Nationale de lutte contre la corruption, l’INLUCC a ouvert une enquête sur Slim Khalbous et d’autres responsables politiques impliqués dans le projet d’UFTAM. Les accusations sont graves « crime de création d’un accord dans le but d’usurpation de fonds », « crime d’octroi d’un avantage illicite personnel ou pour autrui, par un agent public ayant tiré profit de son statut », « crime de préjudice à l’administration, causé par un agent public ayant tiré profit de son statut », « délit d’escroquerie », « délit de création d’un établissement d’enseignement supérieur privé, contrairement aux dispositions réglementaires ».

Si pour l’heure les responsables ne sont pas condamnés, nous sommes en droit de nous interroger sur la nature et les logiques qui sous-tendent l’entreprise franco-tunisienne. Côté français un projet réalisé à la va-vite pour satisfaire une demande élyséenne, côté tunisien, un opportunisme carriériste sur fond de corruption. Ce qui est certain c’est que ni les étudiant·es tunisien·nes ni l’intérêt général ne sont entrés en compte dans la conception et la réalisation de l’UFTAM.

De manière générale, la philosophie du projet entre en contradiction avec l’exigence de coopération et de solidarité internationale. En renforçant la dépendance des universités tunisiennes, en excluant la jeunesse des lieux de formation, la stratégie d’internationalisation de l’Enseignement superieur français ne répond pas aux défis civilisationnels que l’humanité doit relever au XXIème siècle. Il est urgent de bâtir une coopération internationale reposant sur des objectifs de partage scientifique et de diffusion des connaissances au plus grand nombre. Cela passe autant par la mise à disposition de cursus universitaires gratuits et ouverts à toutes et tous, que par le respect de l’autonomie politique des pays africains. Des partenariats justes, équitables, donnant toute leur place aux chercheu·r·ses et étudiant·es sont possibles et nécessaires. Ensemble, nous sommes capables de réaliser cette aspiration internationaliste, consacrons-y toute notre énergie.