Par Lola Sudreau, étudiante en L3 Information-Communication Arts et Techniques des Publics à l'université d'Avignon.


Aujourd'hui, l'université est gratuite... mais en fait pas tout à fait : il y a les frais d'inscription, il y a de nouvelles surprises comme la CVEC, il y a le logement, les frais de vie quotidiens, bref, beaucoup de frais. Mais surtout, les politiques du gouvernement depuis quelques dizaines d'années dirigent peu à peu l'université vers un modèle concurrentiel (loi LRU, 2007), sélectif (Parcoursup, 2017) et donc payant (et très cher), puisqu'il faudra désormais trier les étudiant·e·s à l'entrée.

L'idée derrière cette marchandisation des études, c'est de dire qu'au fond, nous payons car nous sommes les investisseur·se·s de notre propre vie. Ainsi, financer nos études de notre poche revient à capitaliser pour notre avenir. Dans cette vision des choses, l'université devient un lieu un peu magique, qui nous "fournit" des qualifications en échange d'argent, où on "valide" des unités d'enseignement comme on commande un menu dans un fast-food.

Ce qui rend ce tableau absurde, c'est qu'il manque une partie essentielle de l'équation.

L'erreur des défenseurs de la marchandisation des études est de voir les qualifications comme une donnée abstraite que l'on peut vendre à des étudiant·e·s contre des frais d'inscription. En réalité, il s'agit de l'activité des étudiant·e·s eux-mêmes, du produit de leur travail durant des années de licence, de master, de doctorat.

Bien entendu, sans l'université, le travail à lui-seul des étudiant·e·s ne suffit pas. D'une part, parce qu'il faut des enseignant·e·s, des locaux et du matériel, pour que puissent être transmis et développés des savoirs, des techniques et des méthodes. D'autre part, parce qu'il faut bien un diplôme pour sanctionner et reconnaître les qualifications obtenues au terme de ce travail. Mais au final, c'est parce que des millions de jeunes consacrent des années de leur vie à travailler dans l'enseignement supérieur que notre pays compte autant de travailleur·se·s qualifié·e·s. Et peut-être plus important encore, c'est grâce à cela que des millions de jeunes peuvent s'émanciper dans le débat et la vie universitaire.

On peut alors retourner toute l'équation et remettre l'université à l'endroit.

L'université vit grâce au travail des étudiant·e·s et du personnel enseignant, chercheur et administratif. Les diplômes ont une valeur parce qu'ils représentent le résultat d'années de travail. Vouloir faire payer leurs études aux étudiant·e·s est donc complètement absurde.

Mais plus encore, on comprend que la valeur des diplômes, et donc des universités, dépend de la qualité du travail fourni par les étudiant·e·s et le personnel universitaire. Ainsi donc, si l'on veut réellement développer l'excellence de l'université française au plan international, la première chose à faire est de reconnaître le travail de celles et ceux qui la font vivre, afin de libérer ce travail. Or, aujourd'hui, la capacité de travail des étudiant·e·s est bloquée par la précarité de cette période de la vie. Être vacataire ou à mi-temps à côté d'une formation universitaire pour la financer, ça n'est pas seulement injuste et absurde. C'est également un manque à gagner pour toute la société, puisque tout ce temps que l'on passe à gagner un revenu est du temps en moins consacré à notre formation.

Ainsi, pour résoudre la crise universitaire, il faut créer un revenu pour tou·te·s les étudiant·e·s.

Pour qu'un tel revenu puisse exister, bien sûr, il faudra débloquer de grosses sommes. Il ne s'agit pas de miettes de pain à distribuer par charité aux étudiant·e·s les plus pauvres. Il s'agit de rémunérer à hauteur du SMIC minimum, en fonction de l'année d'étude, chaque étudiant·e inscrit·e à l'université et qui suit effectivement sa formation, en reconnaissance de son travail. On change de paradigme : d'étudiant·e·s coûteux·se·s pour la société qui doivent investir pour payer leurs études, nos études sont à présent reconnues et rémunérées, en tant qu'activité réelle et utile pour toute la société.

A ce titre, ce revenu serait financé par les cotisations sociales, en créant une nouvelle branche "Formation" dans la Sécurité sociale. Nous pourrions ainsi, plutôt que de détruire ce système de rémunération révolutionnaire et solidaire, le renforcer. En procédant de cette manière, on retire le contrôle de la formation des mains du patronat, qui est décidément incapable de voir plus loin que le bout de son nez pour gérer l'université, et on le remet entre les mains des travailleur·se·s.

Au bout du compte, c'est en brisant les illusions que le patronat plaque sur le réel, et en faisant la lumière sur la réalité de notre travail, que l'on réussira à remettre le monde sur ses pieds. L'idée d'un revenu étudiant, à son échelle, a cette force révolutionnaire. Emparons-nous en tou·te·s !