Par Lola Sudreau, étudiante en L3 Information-Communication Arts et Techniques des Publics à l'université d'Avignon.


Depuis décembre, les premières annonces du projet de Loi de Programmation Pluriannuel de la Recherche avaient mobilisées l’ensemble de la communauté scientifique et universitaire contre la destruction anticipée de l’enseignement supérieur et de la recherche en France. Les craintes n’ont fait que se confirmer au fil des mois, au gré d’annonces ambigües sur le contenu exact du projet de loi.

Alors que la communauté universitaire demandait l’examen du texte depuis des mois, le gouvernement a publié le projet de loi le 7 juin dernier tout en demandant un examen par Conseil National de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (CNESER) pour le 12 juin. Autant dire qu’un examen complet et rigoureux est impossible pour un document de 1560 pages . Le texte sera soumis le 2 juillet au conseil d’État et le 8 juillet au conseil des Ministres, puis dans les instances parlementaires en début de l’été. Il s'agit manifestement d'un passage en force de la LPPR, alors que la crise sanitaire n’a fait qu’accentuer la crise universitaire qui s'enlise depuis des dizaines années.

Loin des revendications portées par la communauté scientifique et universitaire, pour un réinvestissement à hauteur de 10 milliards d’euro dans l’enseignement supérieur et la recherche, l’avant-projet de la LPPR ouvre la voie vers une accélération de la marchandisation de l'université.

Le projet dessine une une course à la titularisation, qui ressemble fortement au « tenure track » des pays anglo-saxons. Les universités engagent alors sur contrat par mission de recherche pour une durée de 3 à 6 ans, afin de remplir des objectifs fixés. Une fois la « mission » achevée, l’établissement peut procéder à une titularisation, mais sans obligation. Étrange manière de concevoir la recherche que d’imaginer qu’elle peut s’organiser en cochant des objectifs fixés d’en haut, sans connaissance concrète du travail réel mené par les chercheur·se·s. En transformant le travail scientifique en to-do list managériale selon laquelle la titularisation se fait ou non, le gouvernement ne fait que une démanteler le statut de chercheur.se. Ce sont jusqu’à 25 % des postes qui pourront être recruté par cette voie. Si ce projet de loi est adopté, alors le contrat de recherche “par mission” deviendra une nouvelle norme de la recherche publique, précarisant encore davantage ce métier, avec un·e chercheur·se sur quatre qui travaillera sur un siège éjectable.

L’accélération de la marchandisation de la recherche prévue dans ce projet de loi passe également par une ouverture plus large au privé des financements de la recherche et notamment la création de contrat doctoral et post-doctoral de droit privé, excluant le laboratoire de recherche public du trio habituel, jusqu’alors entreprise-laboratoire-doctorant·e.

L’accent est mis sur la compétitivité entre les universités, renforçant les logiques d'évaluation. Cette mise en concurrence s’inscrit dans la continuité de la loi LRU en 2007. Cela reviendrait alors à voir les établissements d’enseignements supérieurs comme des machines à produire des travaux de recherche, et comme on vient de le voir, au profit d’entreprises privées. Or, ce n’est pas en confisquant la recherche publique dans les mains d’entreprises privées, dont la visée principale est d’engendrer du profit, que notre gouvernement va lui permettre de répondre aux enjeux sociaux, sanitaires et climatiques du 21e siècle.

Enfin, l’article 6, consacré aux doctorant·e·s étranger·e·s accueilli·e·s dans le cadre d’un séjour de recherche, résonne avec les annonces de novembre 2018 sur le plan « Bienvenue en France», voulant faire passer à 3770€ l’inscription en doctorat pour les étudiant·e·s extra-communautaires. Si le gouvernement s’était rapidement rétracté grâce à la gronde des directions universitaires (pour les frais d’inscription en doctorat uniquement), il ne semble pas très soucieux, avec ce nouvel article, de favoriser la coopération scientifique internationale, pourtant essentielle pour l’avenir de la recherche.

La LPPR désarme la France face aux défis scientifiques de l’humanité. Comme je le disais dans mon dernier article, l’excellence de la recherche publique en France repose essentiellement sur la qualité du travail de son personnel de recherche et sur la coopération scientifique. En ce sens, la LPPR est une absurdité qui ne fait que complexifier et précariser le travail de recherche, et donc empêcher les scientifiques de faire leur travail comme ils le pourraient et le voudraient. Dans le débat autour de la réforme de la recherche, il y a deux camps. Celui de ceux qui pensent que l’humanité a encore du temps à perdre à faire des économies sur le dos des scientifiques, et celui de ceux qui pensent que pour trouver des solutions à la crise civilisationnelle que nous traversons, il faut enfin libérer le travail des chercheur.se.s et faciliter la coopération scientifique. La LPPR n’est pas seulement un projet destructeur pour la recherche publique et les travailleur.se.s qui en dépendent, c’est un projet destructeur pour l’avenir de tou.te.s. Le gouvernement doit arrêter de regarder le bout de son nez. S’il n’en est pas capable, alors c'est à nous de prendre le pouvoir.