Par Alexandre Clouzot, étudiant en master de Sciences et techniques de l'exposition à la Sorbonne


Si les théories philosophiques marxistes peuvent sembler, pour certains, lointaines et dépassées, elles régissent pourtant une partie de la production artistique contemporaine. Ces pratiques artistiques sont intéressantes pour penser l’art contemporain et son rôle dans notre société.

On observe aujourd’hui de la part de certains artistes une volonté de standardisation des marges, c’est-à-dire qu’à l’affirmation de différences ou de singularités identitaires succèdent une envie de faire entrer dans la norme et dans une histoire collective ces marginalités. Par exemple, certains artistes en exposant dans de grandes institutions des œuvres où étaient représentées des populations marginales ont contribué à les faire entrer dans la norme en leur offrant une existence sociale et politique ainsi qu’une visibilité nouvelle.

C’est ce qu’on appelle le phénomène de « déterritorialisation » qui consiste à faire entrer dans l’espace du visible un micro-territoire isolé qui n’était auparavant pas intégré à l’histoire d’une société. À l’inverse de cette notion de « déterritorialisation », la notion de « territorialisation » est ce phénomène de repli identitaire d’une communauté face à une norme qui la marginalise ou dans laquelle elle ne se reconnaît pas.

Mais pour pleinement comprendre ce phénomène et ne pas mal interpréter ces deux notions il nous faut revenir à la naissance même de ces deux termes. Ce sont Deleuze et Guattari qui les premiers développent ces notions dans L’Anti-Œdipe et Mille Plateaux dans la continuité de la pensée marxiste. Le concept de « territorialité » renvoie dans leurs écrits à une forme de primitivité semblable à celle que Marx décrivait avec le mode de production antique. Il correspond à la machine sociale primitive qui apparaît avant la machine despotique dont la continuité sera la naissance du capitalisme. La machine sociale primitive est pour Deleuze et Guattari essentiellement territoriale car la terre est à ce moment indivisible, il n’y a pas de propriété de la terre.

Il ne faut pas penser la notion de « territorialisation » comme une répartition de la terre ou une répartition géographique. En effet c’est plus tard dans l’histoire que l’appareil despotique s’en chargera. La déterritorialisation apparaît avec l’État barbare, impérial ou despotique. La machine sociale primitive se transforme en une machine despotique.

Ainsi, les territorialités de la machine sociale primitive deviennent subordonnées à une inscription qui est celle du despote, c’est ce qui correspond au processus de déterritorialisation. Le despote a le pouvoir de diviser les terres car il en est le propriétaire alors que dans la machine sociale primitive elles étaient indivisibles. La machine despotique s’approprie ces anciennes territorialités afin d’en récupérer les fruits de la production. Cette inscription est telle qu’une unité se créée entre la société primitive et la société despotique par le biais de l’État.

Vient ensuite ce qui est, pour Marx, comme pour Deleuze et Guattari la dernière étape, la machine capitaliste. Cette dernière vient intensifier la déterritorialisation que l’État despotique a commencé. Le capitalisme, par l’État, va inventer ses propres codes et recréer de nouvelles territorialités afin d’en récupérer une plus-value. Ainsi, le capitalisme va à la fois déterritorialiser à l’extrême dans la continuité de la machine despotique et à la fois re-territorialiser. La déterritorialisation se fait par la privation du sol et par l’appropriation des moyens de production par exemple.

Mais ce qui peut poser problème à ce mode de production capitaliste c’est qu’en voulant déterritorialiser à l’extrême il entraîne une forme de résistance qu’il ne reconnaît pas. Ces formes de résistance deviennent donc des marginalités. Ces marginalités vont au contraire commencer un mouvement de repli identitaire et de re-territorialisation. Ces territorialités modernes se constituent en réaction au mouvement de déterritorialisation du capitalisme.

Ces nouvelles territorialités peuvent prendre des formes complexes et variées et nourrir un fascisme moderne ou bien dégager une forme révolutionnaire selon Deleuze et Guattari. Les personnes racisées, les femmes, les minorités sexuelles et de genre…  Tout ces groupes sont ce que les deux auteurs peuvent considérer comme puissance révolutionnaire en réaction au mouvement de déterritorialisation du capitalisme qui peut se réapproprier ces formes de re-territorialisation en essayant de les faire entrer dans une norme.

De cette considération philosophique on peut maintenant comprendre que la pratique artistique re-territorialisante de certains artistes face à une tentative de déterritorialisation par la société capitaliste les amène à créer des œuvres où s’affirment des identités multiples. Ces considérations ne concernent pas seulement la simple création mais aussi la manière d’accrocher et d’exposer les œuvres de ces artistes, à l’image d’Antoine d’Agata qui est un photographe contemporain dont les œuvres s’ancrent dans différents micro-territoires marginalisés par la société capitaliste et patriarcale. Il photographie des identités plurielles qui se replient face à un monde qui leur est hostile. Sa pratique photographique est re-territorialisante en ce sens.

Le repli identitaire est dans un temps donné une forme de micro-résistance. Pour Antoine d’Agata il n’y a pas la volonté de montrer des corps, des êtres, des modes de vie qu’il faudrait intégrer au cadre normatif de la société en niant leur identité. Au contraire, et ses expositions le montrent bien, il y a une volonté de ne pas normaliser ces identités marginales mais bien au contraire de montrer une affirmation de ces identités marginales dans une histoire collective.

Ainsi lors de son exposition au Bal en 2013, l’accrochage de ses œuvres consistait en un mur de photographies matérialisant un monde, une structure, constituée de différentes identités singulières. L’exposition présentait une pluralité d’identités marginales pour ne former qu’une seule et grande œuvre. Ainsi le but n’était pas une intégration de ces identités marginales et singulières à une histoire collective qui les nie comme telle, comme peut tenter de le faire le capitalisme, mais bien de montrer que toutes ces identités singulières constituent et sont partie intégrante de cette histoire collective.

Un des rôles de l’art contemporain et de son exposition serait donc d’être la caisse de résonance des questions sociétales et du moment historique que nous traversons dans toute sa complexité. L’exposition de l’art contemporain ne doit pas être un mouvement d’intégration des populations mis à la marge depuis toujours tout en niant leur identité propre, mais une exposition parce qu’elles sont partie intégrante avec leurs spécificités de notre histoire depuis toujours.