Par Armeline Videcoq-Bard, étudiante en Master recherche Histoire de l'Art/Études Nordique à Sorbonne Université


À l'heure où les  politiques et les médias français et européens tournent toujours plus leurs regards vers le « modèle scandinave », afin de justifier la politique libérale européenne, les pays Scandinaves, eux, font face à une révision de copie sur le sujet. Le Danemark notamment, qui a encouragé ce modèle politique,  semble se rendre compte d'un essoufflement du système qu'il a participé à promouvoir jusqu'alors.

Dernièrement, nous avons entendu parler de la proposition de taxation des grandes entreprises et des banques par le Danemark afin de financer les retraites. Une réforme qui a fait couler beaucoup d'encre en dehors même des frontières de l'Europe à l'heure où la majorité des pays (afin de faire face à la crise économique provoqué par la crise du Covid19) se tournent vers un financement des entreprises par les états et non par une redistribution des richesses.

Mette Fredericksen, première ministre du Danemark et membre du parti Social Démocrate, fut à de nombreuses reprises citée comme exemple dans sa gestion exemplaire de la crise du Coronavirus dans de nombreux médias partout en Europe. Encore une fois, ces citations ont eu pour effet de valoriser un modèle scandinave pourtant très disparate en fonction des pays lorsque l'on y regarde de plus près. Mais qu'en est-il sur le terrain et particulièrement dans le domaine de l'éducation supérieure et de l'égalité au Danemark ?

Au Danemark, l'enseignement est gratuit à l'inscription et l'enseignement supérieur est financé à hauteur de 5% des dépenses publiques 1. Gratuites en apparence, les études supérieures ne le sont pourtant pas totalement. Les étudiant.e.s danois.e.s reçoivent une bourse d'accompagnement aux études si leurs revenus fiscaux personnels ne dépassent pas 8000 euros par an. La mise en place de cette mesure permet à au moins 90% des étudiant.e.s danois.e.s de ne pas avoir à subvenir à leurs besoins en effectuant un travail en dehors de leurs études (En France, c’est 73% des étudiant.e.s qui doivent travailler pour financer leurs études2.). Pourtant ce n'est pas leurs études que l'on soutien mais leur contribution à la société. En effet, elles et ils doivent justifier de ne plus habiter chez leurs parents et avoir un travail de « solidarité » d'une trentaine d'heures par mois, déclaré à l'université. Cette déclaration  permet l'aménagement des emplois du temps dans les organismes auprès desquels ils et elles s'engagent en fonction de leurs cursus au cours de leur année scolaire. Une autre mesure a été mise en place, l'accessibilité aux prêts à taux zéro pour les étudiant.e.s dès la première année et quelque soit les revenus fiscaux de leur famille. À la fin de leurs études, les étudiant.e.s danois.e.s ont quinze ans pour rembourser ce prêt. Cette mesure de remboursement a engagé les banques danoises à faire la courses aux étudiant.e.s,  avec des conditions spécifiques en fonction de leurs filières d'études dans l'objectif d’obtenir de futurs clients. Cela a aussi contribué à l'investissement massif des compagnies privées dans le secteur de l’éducation supérieure.

Ainsi, le niveau de vie est inégalable en terme de prise en charge et d'accompagnement des étudiant.e.s : service de suivi psychologique gratuit, réduction du prix des transports en communs, partenariats entre universités scandinaves permettant une grande mobilité pour la recherche, services d'accès à la documentation et aux administrations public facilités etc. Cependant, la pression de la formation et de la sortie des études supérieures n'est pourtant pas simple pour nos voisins européens et est un stress supplémentaire pour s'implanter sur le marché du travail. Aussi, on remarque que les emplois de solidarités sont effectués dans les mêmes entreprises qui finance les universités.

L'investissement des entreprises privées dans le système éducatif danois se répercutent sur les conditions d'études. Actuellement, il n'est pas rare, voire régulier  de constater la suppression de cours de la brochure d'une semaine à l'autre, voir même à la veille de la rentrée, car ces derniers sont dictés par l'entreprise qui finance le cursus. Au Danemark, nombre de doctorant.e.s enseignant.e.s doivent faire une forte promotion de leurs cours auprès des étudiant.e.s afin de s'assurer le financement de leurs classes et donc par conséquent de leur doctorat. De plus, il n'est pas possible de recevoir l'aide financière de l'état ou d'autres aides relatives à l'université si l'étudiante ou l'étudiant change de cursus ou demande une année de césure. Portant ainsi un coup aux libertés lors de la formation et des choix de spécialisations.

Cela questionne fortement la légitimité de ces entreprises à décider des spécialisations des étudiant.e.s en les orientant de manière insidieuse vers les besoins des gestionnaires et non vers l’épanouissement ou l'approfondissement de leurs travaux d'études.

Dans le domaine des humanités et des lettres, le manque de financement des entreprises privées dans la recherche a poussé les recteurs des académies de l'Université de Copenhague à effectuer des coupes drastiques dans leurs cursus aux profits d'un nouveau secteur d'études comme l'informatique. Cette logique de la rentabilité restreint les domaines de recherches. C'est ce que le gouvernement français  veut mettre en œuvre avec la loi LPR.

Ainsi, l'année dernière (premier semestre universitaire de l'année 2019-2020) l'Université de Copenhague s'est vue devenir le terrain de son premier blocage étudiant depuis 1968 suite à la proposition de fusion de certains cours. Ne prenant plus en compte les particularités de certains cursus, elle avait proposé que les cours de portugais, français et italien seraient commun en civilisation et grammaire. Les cours d'archéologie grecque et romaine se voyaient également fusionner en un seul bloc et toutes les langues slaves réunies dans un seul cours. La raison ? La création d'un nouveau secteur d'informatique dans le département commerce et économie. Les secteurs les plus souvent touchés par la libéralisation de l'éducation sont les lettres et humanités quelque soit le pays, car les entreprises n'y voient pas de rentabilité immédiate. Fort heureusement, les étudiant.e.s danois.e.s ont obtenu gain de cause après 40 jours de blocage de la faculté des lettres et la brochure fut remaniée en présence des syndicats étudiants 3. Un bel exemple de mobilisation réussit.

Par conséquent, on remarque qu'au Danemark la dépendance financière des universités vis à vis des entreprises est un obstacle dans la diversité des études et des recherches des étudiant.e.s. Ainsi, le système éducatif tant vanté dans les médias et par nos gouvernements n'est pas aussi rose qu'on le prétend. De plus la libéralisation et l'ouverture de la concurrence dans l'éducation supérieur au Danemark comme en France amène à une considération faussée et à la course aux diplômes sans prise en compte des nécessités matérielles des universités, des aspirations, des besoins, des enjeux actuels (notamment écologiques) de la recherche. On remarque dans cette logique un financement plus important des universités axées sur l’économie, la finance et les cursus informatiques (universités publiques et privées du pays).

Ainsi par le prisme des études supérieures au Danemark il est facile de comprendre que l'ouverture au libéralisme et la course aux diplômes, favorisée par les entreprises et le système politique du pays basé sur la rentabilité de la formation, ne vise en réalité qu'a fermer le champ des possibles et les horizons pour les étudiant.e.s et les chercheu.rs.ses. Alors que nous voyons ce modèle se faire une place chez nous au travers de lois proposées par les gouvernements libéraux consécutifs, on ne peut malgré tout que souligner le manque de considération de la situation de précarité matérielle des étudiant.e.s au regard de ce qui se fait chez nos voisins du nord. Les luttes à venir qu'elles soient au Danemark ou en France seront encore une fois pour protéger la pluralité et la diversité de nos enseignements et de nos recherches. La reconnaissance de nos études et de nos formations doivent se faire en dehors de toute concurrence entrepreneuriale.


  1. MARTIN J., Le système universitaire danois, CIPPA, Sorbonne Université
  2. 2. LICATA D., 73% des étudiants travaillent pour financer leurs études, letudiant.fr, 24.09.2014
  3. 3. HANSEN J.T.H., De studerende ophæver blokade på Københavns Universitet, Politiken, 04.12.2019