Par Jullien Pacioni, étudiant en philosophie à Nîmes


Si l’eau est à l’origine de plusieurs conflits armés et de tensions inter-pays – lorsque ces crispations ne sont pas internes à un même pays –, elle est également source de confrontations idéologiques. Alors que l’eau californienne vient d’entrer à Wall Street, le débat sur la marchandisation et la financiarisation de cette ressource est en effet relancé. Plusieurs modèles s’affrontent, les capitalistes souhaitant faire de l’eau un produit financier comme les autres, tandis que certains essaient d’acter et de garantir sa qualité de bien commun.

L’eau entre en bourse : vers de nouvelles bulles spéculatives ?

27 octobre 2020. Cette date serait bien anodine et insignifiante si le NASDAQ et le Chicago Mercantil Exchange n’avaient pas annoncé le lancement, d’ici la fin 2020, de contrats à terme sur l’eau californienne.

Cette attaque des capitalistes contre l’eau n’est pas la première, le statut de l’eau étant sujet à débat depuis de nombreuses années. Bien que l’ONU, dans une résolution de juillet 2010, ait déclaré reconnaître que « le droit à l’eau potable et à l’assainissement est un droit de l’homme, essentiel à la pleine jouissance de la vie et à l’exercice de tous les droits de l’homme1 », la finance tente par tous les moyens de s’accaparer cette ressource pourtant essentielle et vitale. Ainsi Sylvie Paquerot – professeure agrégée à l'Université d'Ottawa et directrice du Laboratoire d'études et de recherches en sciences sociales sur l'eau – , interrogée par L’Humanité2, déclarait au sujet de cette proclamation de l’ONU que « ce droit n’a pas remis en question le statut de l’eau, à savoir une vision purement économique, utilitariste et extractiviste, qui provoque la destruction du vivant et crée des fortes inégalités d’accès. ».

Déjà en 1989, Margaret Thatcher ouvrait la voie à la financiarisation de l’eau, certaine du succès de la démarche. Dès l’année suivante, le nombre de personnes à qui l’eau est coupée pour défaut de paiement triple. Depuis plusieurs années, en Australie, de nombreux éleveurs ont souffert de la marchandisation de l’eau et de la variation des cours financiers, se voyant contraint de s’approvisionner sur les marchés privés et par conséquent de s’endetter. Dans le pays le plus chaud de la planète, le prix de l’eau suit ainsi les courbes de températures : plus le thermostat s’élève et l’air s’assèche, plus les prix flambent. L’eau est stockée dans des vannes qui ne sont ouvertes qu’après la réception du paiement de l’éleveur.

Depuis la fin de l’année 2020, c’est donc au tour de la Californie de voir son eau accaparée par les spéculateurs et autres financiers. Le Chicago Mercantil Exchange ne cache d’ailleurs pas ses intentions. En mettant en place les contrats à terme – pour rappel, il s’agit d’un engagement que prennent le vendeur et l’acheteur, respectivement d’acheter et de vendre un actif sous-jacent dont le prix est fixé le jour de l’engagement, mais pour une livraison et un règlement à une date ultérieure, ce qui entraîne de la spéculation – sur cette ressource, il entend bien faire de ce nouvel indice boursier une référence mondiale en matière de prix de l’eau. Dans cet état américain régulièrement soumis à de violentes sécheresses et à de gigantesques feux, les agriculteurs et les communes risquent ainsi de souffrir, dans un futur proche, des conséquences perverses de l’action des spéculateurs, qui peuvent dorénavant pousser les prix de l’eau vers le haut.

Greenwashing & filtre écologique

Pour se justifier, les différents acteurs de la finance ont développé tout un arsenal d’arguments vaguement parés de vert. Ainsi, la marchandisation de l’eau serait en réalité un progrès écologique permettant aux consommateurs de prendre conscience de la rareté de cette ressource tout en les incitant à réduire leur utilisation. Ainsi, dans des propos relayés simultanément par L’Humanité et La Relève et le Peste, l’économiste et conseiller bancaire Willem Buiter déclarait :

« Il faut faire payer aux gens le véritable prix de l’eau pour qu’ils réalisent que chaque fois qu’ils en boivent une gorgées, il y a un coût. Il faut qu’ils le sentent au niveau du portefeuille. Comment les convaincre de réduire leur consommation si vous leur donnez gratuitement ? »3

De même, l’économiste australien Mike Young, également conseiller auprès de l’ONU, justifiait sa proposition de création de comptes d’eau, sur le modèle des comptes bancaires, en s’appuyant sur les pénuries d’eau de plus en plus nombreuses. Il en conclut que l’eau « doit être gérée d’une manière très précieuse, et utilisée le mieux possible pour gagner de l’argent et nous nourrir » et que, lorsqu’elle se fait rare, « certains doivent arrêter d’en consommer », avant d’ajouter que « les marchés sont là pour découvrir et désigner ceux qui doivent sortir de l’agriculture ».

Car derrière cette frêle façade écologique, la marchandisation de l’eau a eu pour conséquence le déclin des petits éleveurs indépendants en Australie. Les bénéfices sont doubles pour les capitalistes : d’une part ils s’enrichissent en spéculant sur le prix de l’eau, de l’autre ils rachètent, à bas coût, les terres des éleveurs qui ne peuvent plus payer leurs factures.

D’autres modèles

Face à ces attaques contre la nature commune de l’eau, d’autres modèles ont été adoptés ou sont, à ce jour, explorés. Certains pays, comme l’Équateur et la Bolivie, ont ainsi acté, dans leurs constitutions, le fait que l’eau est un bien « commun » soumis à « un principe de non-marchandisation ». Ces modifications, proposées respectivement en 2007 et en 2009, ont été adoptées par référendum. Dans une autre perspective, la Nouvelle-Zélande a donné une personnalité juridique à ses écosystèmes aquatiques, notamment à son fleuve Whanganui en 2017, se plaçant dans la continuité de la Colombie (2016) et de l’Équateur (2011).

En France, le débat existe également. La mairie de Paris a ainsi indiqué réfléchir à la possibilité de « donner une personnalité juridique à la Seine ». Une association suisse cherche à en faire de même avec le Rhône (de sa source suisse à son delta français), au travers d’une pétition en ligne4.

Depuis fin 2019, plusieurs universitaires et artistes réfléchissent à doter la Loire d’une représentation juridique. L’idée serait que les intérêts de ce grand écosystème – la Loire est le plus long fleuve de France – soient défendus par un parlement. Comme le rapporte Matthieu Jublin dans son article pour Socialter5, l’enjeu est double. Il s’agit d’abord d’accorder une personnalité juridique à la Loire et à ses composants, afin de faire valoir ses droits. Cependant, cette expérimentation menée par le Pôle arts & urbanisme (POLAU) vise aussi à réformer les institutions existantes, afin qu’elles permettent des délibérations inter-espèces et une extension de la souveraineté.

Face à la marchandisation et à la financiarisation de l’eau, d’autres voies existent qu’il convient d’explorer afin de faire de l’eau un bien commun auquel l’accès est garanti, tout en préservant les écosystèmes aquatiques des différentes menaces que le capitalisme fait peser sur eux.

À voir pour approfondir :

Le documentaire Main basse sur l’eau, réalisé par Jérôme Frittel en 2018 et disponible sur Arte : https://www.arte.tv/fr/videos/082810-000-A/main-basse-sur-l-eau/?fbclid=IwAR3YdSXVQymLaLPybba0xtV1Z-EvU16z5kJe5HiDtMZEU9OsTUeIxKTgg-4


1https://www.fp2e.org/userfiles/files/publication/institution/ONU_Droit%20à%20l'eau_28%20juill_2010.pdf

2 https://www.humanite.fr/eau-la-vie-ou-la-bourse-696403

3 https://lareleveetlapeste.fr/main-basse-sur-leau-la-nouvelle-guerre-a-deja-commence/

4 https://www.appeldurhone.org

5 Jublin Matthieu, « Ce que veulent les fleuves », in Socialter, n°43, décembre 2020 – janvier 2021, pp. 58-61