Par Lucie Martin, étudiante à Sciences-Po Grenoble et animatrice du Collectif national de l’UEC


Le jeudi 10 décembre, la journée international pour les Droits Humains, la Chambre des députés argentine a approuvé la légalisation de l’avortement. C’est avec 131 votes en faveur contre 117 votes en défaveur et 6 abstentions que cette loi, tant attendue par les femmes argentines, peut enfin passer. Pour les organisations féministes, c'est une première victoire mais ce n'est pas la fin de la lutte dans le pays.

En Argentine, l'avortement est toujours illégal et considéré comme un "crime contre la vie", sauf lorsque la vie de la mère est menacée par la grossesse ou que celle-ci est causée par un viol. Les féministes argentines luttent pour la légalisation de l'avortement dans ce pays depuis des décennies.

C’est le nouveau président Alberto Fernández qui a déposé cette loi sur l’interruption de grossesse. C'est la neuvième fois qu'un projet de loi sur l'avortement est présenté au Congrès argentin, mais ce sera peut-être la dernière. En effet, c'est la première fois qu’un projet de loi pour la légalisation de l’avortement est à la fois proposé et défendu par le pouvoir exécutif. Ce projet de loi, très fort symboliquement, était une des promesses de campagne du nouveau président. Ce sont les prémisses d'une victoire globale pour la légalisation de l’avortement pour les femmes argentines.

L'histoire contemporaine des luttes féministes pour l'avortement en Argentine

En 2005, des militantes féministes ont créé la Campagne nationale pour le droit à l'avortement légal, gratuit et sécurisé lors du Rassemblement national des femmes. Cette campagne a rassemblé plusieurs organisations et personnalités féministes, structurant la lutte au fil du temps. Aujourd’hui, la campagne rassemble plus de 300 organisations féministes, mais aussi des mouvements sociaux, différents partis politiques comme le Parti Communiste argentin ou même des syndicats, des associations scientifiques et académiques ainsi que des associations de lutte pour les droits humains.

Après des années de pression intense et plus de neuf proposition de loi, la situation a particulièrement évolué en 2018 lorsque des membres du Congrès ont proposé le débat sur l'avortement libre.  Mauricio Macri, l'ancien président était "pro-vie" et contre l'avortement. Cependant, Macri a déclaré ne pas vouloir utiliser le droit de veto si la Chambre des députés avait décidé d'assouplir la question. Le 14 juin 2018, la Chambre des représentants avait donné son approbation préliminaire en votant en faveur de la légalisation de l'avortement gratuit dans les hôpitaux publics avec 129 voix pour, 125 contre et une abstention.

L'obstacle s'était alors produit au Sénat où les sénateurs et sénatrices s’y étaient opposés à 38 voix contre la loi et 31 pour. Les sénateurs.rices avaient aussi rejeté les alternatives à la loi telles que la réduction du délai d'avortement (de 14 semaines à 12 semaines) ou la possibilité d'objection de conscience pour les cliniques catholiques.

Les mobilisations s’étaient alors amplifiées après la lueur d’espoir que ce vote représentait. Les campagnes des féministes #NiUnaMenos a #MareaVerde et la grève féministe de 2016 ont alors connu des répercussions à l'intérieur et à l'extérieur de la société argentine. Ces mobilisations s’inscrivent dans ce qui pourrait s’apparenter à une nouvelle vague de féminisme, qui, bien qu’inclusives, se structurent autour de revendications fortes et réussissent à mobiliser largement.

Des enjeux actuels importants

Depuis 1983 et le tournant démocratique en Argentine, on estime que plus de 3 000 femmes sont mortes à la suite d'une interruption de grossesse. Environ 40 000 femmes sont hospitalisées chaque année parce qu'elles souffrent de complications dues à des tentatives d'avortement, souvent pratiquées clandestinement. Ils sont réalisés dans des conditions d’hygiène et de sécurité préoccupantes. Par exemple, ils sont réalisés dans des caves, des appartements avec du matériel qui n’est pas stérilisé et augmentent le risque d’infection ou de complications.

Avec cette mobilisation pour le droit à l’avortement, c’est aussi une confrontation de classe qui se joue. Les femmes argentines les plus aisées peuvent déjà plus facilement obtenir des avortements, dans des cliniques privées et à l’abris de tout jugement. Les situations d’avortements clandestins où les femmes se trouvent en danger concernent les femmes avec un niveau de vie moyen et évidemment les plus pauvres, celles vivant dans des bidonvilles et des logements de fortune.

Pour les plus riches, maintenir l’illégalité de l’avortement, c’est aussi pouvoir continuer de le pratiquer dans le plus grand secret. C’est pour cela qu’ils luttent contre la légalisation de l’avortement.  Ce raisonnement meurtrier se rend coupable de l’augmentation du risque de décès de suites de complications après un avortement pour des milliers de femmes.

Des obstacles à affronter

Aujourd'hui, la situation de la légalisation de l'avortement est bien différente et plus prometteuse qu'en 2018 ou même auparavant. Le gouvernement actuel est favorable et la loi pour la légalisation de l'avortement émane directement du président. C'est la première fois que ce type de loi est autant soutenu par l'exécutif. C’est ce qui pourra faire pencher sensiblement la balance finale.

Le grand problème auquel le projet de loi doit d’abord se confronter est le vote des sénateurs. Rejeté il y a deux ans par cette chambre, cette fois-ci encore le vote est incertain. Il ne dépendra que du vote de trois parlementaires indécis. De plus, l'opinion publique n'est pas totalement favorable à la légalisation de l'avortement.

L'influence de l'Église catholique est encore grande en Argentine. Elle considère que l’avortement est un infanticide et lutte contre les projet de loi successifs. En Argentine, 71% de la population est considérée comme catholique et la religion occupe une place importante dans la société. Et l’influence du Pape, ressortissant argentin, reste forte également. C’est donc aussi contre l’influence de cette institution que les féministes luttent. Pour autant, les catholiques argentin.e.s peuvent être en faveur de l'avortement, comme le montre l'organisation Femmes Catholiques pour le Droit de Choisir (Católicas por el Derecho a Decidir).

Un autre obstacle qui s’est trouvé devant le projet de loi est la pandémie de Covid-19. Elle a ainsi retardé le calendrier des débats parlementaires. Le projet de loi aurait dû être présenté en mars dernier. Ce retard n’a finalement pas impliqué le vote final des député.e.s mais pour les différents collectifs, c’est toujours autant de mois perdus et donc, de femmes en danger.  

Une victoire bientôt palpable ?

Avec ce premier vote à la Chambre des députés, c’est tout le mouvement féminisme d'Amérique latine qui voit les signes d’une victoire prochaine. Toutes les mobilisations, manifestations, grèves auront servi à rendre visible leurs revendications, dans le pays et à l’international. Les argentines se rapprochent de plus en plus de la victoire pour la légalisation de l’avortement. Mais le combat féministe est loin d’être terminé.  Que sea ley !