« Un bicot ça ne nage pas », « Le mot bamboula […] ça reste encore à peu près convenable », « de toute façon les gonzesses […] elles prennent les dalleux nègres qui les sautent et qui les lâchent après »(1), ces propos violents tenus par des policiers  témoignent du racisme et du  sexisme ambiant au sein de l’institution policière. Ce type de discours s’inscrit à l’intersection de la réaction raciste et de la réaction sexiste : l’exigence d’égalité entre les individus et la libération des femmes deviennent responsables l’une de l’autre.

Face à ses révélations et grâce aux mobilisations contre les violences policières, une partie de la gauche commence timidement à dresser le constat du racisme au sein de l’institution policière. En revanche, le débat pour savoir si le problème est structurel ou n’est le fruit que d’une minorité reste d’une certaine manière en suspens. Une clé de réponse est apportée par l’analyse des sanctions reçues par les policiers en cas d’actes ou de propos racistes. En effet, les propos et actes à motivation raciste ne débouchent quasiment jamais sur le renvoi des fonctionnaires incriminés. Face à ces actes pénalement répréhensibles, la hiérarchie reste passive car les éléments les plus radicaux exercent une forte pression sur l’ensemble de la profession. Au final, c’est la loi de l’omerta qui s’impose comme dans l’affaire de la Brigade Anti Criminalité (BAC) de Nancy (2). Dans la mesure où s’insurger, s’interposer ou rapporter le comportement des collègues risque de mener à la marginalisation et à être perçu.e comme déviant.e, les attitudes racistes apparaissent comme une norme au sein de la police. La question est alors la suivante: une institution qui normalise le racisme en son sein est-elle raciste ? Les cas de policiers lanceurs d’alerte comme Amar Benmohamed soulignent en effet que tous les professionnels du maintien de l’ordre ne sont pas racistes. En revanche, l’observation du fonctionnement interne et structurel de la Police nous conduit à affirmer que la Police en tant qu’institution organise les dynamiques racistes en son sein. En ce sens, elle n’est pas simplement traversée par le racisme,  elle permet aussi sa perpétuation en ne sanctionnant pas les actes racistes  et en minorant ceux qui les dénoncent.

Cependant, poser ce constat n’est pas suffisant. En effet, observer le racisme dans la police-comme s’il s’agissait d’une idéologie propre au maintien de l’ordre, ne fournit pas les outils nécessaires pour saisir les mécanismes qui amènent l’institution à normaliser le racisme. Afin d’enrayer l’hégémonie néolibérale raciste véhiculée par des individus et leurs pratiques, il nous faut alors poser la question des liens qu’entretiennent le corps de police avec l’extrême-droite.  54% des policiers votent pour le Rassemblement national) (3). La question est de savoir ce qui explique une telle inclinaison politique ?

Premièrement, disposant de l’emploi de la force légitime de l’État, les fonctionnaires de police ont à cœur l’autorité, sans quoi aucun ordre ne peut être imposé. Les discours de l’extrême-droite reposent sur la critique de la décadence de la modernité et donc la nécessité de rétablir une société d’ordre. L’ethos professionnel des policiers basé sur la loyauté et l’autorité convient parfaitement à l’offre politique des partis d’extrême-droite. En effet, l’obéissance aux ordres et le conformisme aux normes légales et sociales sont centrales dans la vie professionnelle des policiers. Enfin, les policiers sont confrontés à la réalité sociale, dont l’interprétation peut s’opérer à partir d’une grille de culture culturaliste, niant les ressorts sociaux des phénomènes observés. Par exemple, le trafic de drogue serait l’affaire des personnes noirs et arabes, non à cause de leur condition matérielle mais du fait de leur origine ethno-raciale.

Dans le cadre des contre-réformes néolibérales, les différents gouvernements ont utilisé de manière abusive les forces de l’ordre en tant qu’outil de répression face à la résistance des classes populaires. L’usage disproportionné des policiers a permis à leurs syndicats d’imposer un rapport de force et ainsi de demander plus de concessions à l’exécutif qui a plus que jamais besoin de son bras armé. On a assisté ces dernières années à une autonomisation de l’institution policière, capable de se mobiliser avec son matériel de service, pour dénoncer un soi-disant abandon de la part de l’exécutif. Le contexte politique récent a donc été l’opportunité pour les policiers de mettre à distance les tentatives de contrôle sur leurs activités. Les nombreuses enquêtes journalistiques ont montré que les abus de pouvoir, les excès de zèle et les délits commis par des policiers dans l’exercice de leur fonction sont savamment camouflés. Pour se protéger, les policiers aspirent donc à moins de contrôle démocratique, qu’il soit administratif, citoyen ou parlementaire. Cette aspiration est traduite dans le projet politique de l’extrême-droite. Celle-ci soutient l’outil répressif qu’est la police car la mise en place de son projet politique fasciste nécessite l’élimination des éléments extérieurs de la communauté nationale par l’usage de la force. L’adhésion à l’extrême-droite des policiers se renforce par la nature autoritaire de la profession et son autonomisation dans une période de crise d’hégémonie.

Pourtant, même sans lien organique avec l’extrême-droite, élargir la marge de manœuvre des policiers implique obligatoirement d’offrir aux éléments radicaux un blanc-seing pour exercer leur violence. Un exemple récent et manifeste de ce basculement est la nomination de Didier Lallement au poste de Préfet de paris, après l’occupation de l’Arc de Triomphe par les gilets jaunes.

Face à une profession gangrenée par l’extrême-droite, il est nécessaire de se demander quelle posture la gauche doit adopter face à la Police? La police constitue à la fois le bras armé des classes dominantes mais elle bénéficie aussi d’une certaine confiance de la population qui aspire à vivre en sécurité. Dès lors, c’est le fonctionnement actuel de la police qui doit être rendu illégitime car  un soutien aveugle aux forces de l’ordre revient à abandonner toute volonté de créer une police citoyenne contrôlée démocratiquement par la population. La critique de l’institution policière actuelle doit reposer sur les contradictions de la police: elle ne défend pas mais réprime, son inadéquation avec la démocratie au vu du manque de contrôle et son héritage coloniale qui en fait un terreau propice pour l’extrême-droite.


(1) Arte Radio a produit un podcast sur un commissariat de Rouen dans lequel les policiers s’échangeaient des messages vocaux racistes et sexistes, prônant la guerre civile : https://www.arteradio.com/son/61664080/gardiens_de_la_paix

(2) https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/09/07/je-ne-veux-pas-etre-dans-le-groupe-du-bougnoule-a-nancy-des-policiers-faisaient-regner-un-climat-de-haine_6093674_3224.html

(3) Résultat issu de l’enquête électorale française du CEVIPOF de 2017