Par Thomas Croes, étudiant en Master de Sciences-Politiques à Nanterre


Le mardi 17 novembre, l’Assemblée nationale a voté deux textes particulièrement destructeurs pour notre démocratie : la loi Sécurité Globale (LSG) et la loi de Programmation de la Recherche (LPR). Malgré le confinement, d’importantes manifestations ont eu lieu face au Palais Bourbon et dans plusieurs villes de France pour témoigner l’opposition écrasante face à deux textes liberticides. La première loi marque un cran supplémentaire dans la déconstruction de l’État de droit, tandis que la seconde précarise encore les universités françaises, entérinant donc les inégalités sociales d’accès au diplôme et les conditions de travail du personnel universitaire. Nous allons, dans cet article, nous focaliser sur la LPR et, avant toute chose, comprendre la situation actuelle de l’enseignement supérieur français et de la recherche.

Un délitement de l’université et de la recherche publique depuis 30 ans

Depuis les années 1990, les dépenses en R&D (publiques et privées) de la France connaissent un décrochage avec une dépense intérieure oscillant autour de 2,25% du Produit Intérieur Brut (PIB) et diminuant même à 2,21% en 20171. En comparaison, en 2017, les dépenses de R&D de l’Allemagne, de la Suède, de la Finlande ou de l’Autriche dépassaient les 3% du PIB. Fixé en 2000 lors du sommet de Lisbonne, l’objectif de consacrer 3% du PIB minimum à la recherche vers l’horizon 2020 n’a donc pas été respecté par la France, qui s’en est même éloigné.

Lorsque l’on distingue la recherche publique de la recherche privée, le constat est encore plus alarmant. Les dépenses privées ont, en réalité, connu une hausse entre 1990 et aujourd’hui, passant d’environ 1,2% du PIB à 1,4%, tandis que la recherche publique a régressé de 1% à 0,8% du PIB2.

Loin d’augmenter les fonds alloués à la recherche publique, la tendance est plutôt à une diminution de l’effort public de recherche. La part du périmètre « recherche » de la Mission Interministérielle Recherche et Enseignement Supérieur (MIRES) sur le budget général de l’État est passée de 4,91% en 2008 à 4,49% en 2017, soit une diminution de 1,4 milliards d’euros par an environ.

Du côté des effectifs universitaires, que cela soit du côté étudiant ou du côté personnel, la précarisation de l’université ne fait aucun doute. En 1980, il y avait environ 796 100 étudiants inscrits à l’université3, contre environ 1 508 000 en 20194. Cela représente une augmentation de 712 000, ou 89%, du nombre d’étudiants. L’université reste de loin le premier choix des étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur, bien qu’il existe une tendance à la baisse, passant de 67% des étudiants en 1980 à 55% en 2019.

De leur côté, les effectifs des enseignants-chercheurs n’ont pas connu de telles évolutions. Ceux-ci ont augmenté de 14 % entre les années universitaires 1998-1999 et 2018-2019, variant de 80 700 à 92 3005. L’étude plus précise des catégories ayant bénéficié de cette évolution permet de tirer un premier constat de la précarisation des universités. En effet, les effectifs des enseignants non titulaires6ont augmenté de 29% sur la période, tandis que ceux des maîtres et maîtresses de conférences (MCF) et de professeurs des universités (PU)7n’ont tous deux connu une hausse que de 11% chacun.

Une continuité de réformes néolibérales

Au-delà des chiffres de la précarisation de la recherche et de l’université, il faut se concentrer sur l’imposition de la logique néolibérale par les diverses réformes successives de l’enseignement supérieur. Le néolibéralisme désigne l’imposition des logiques marchandes de profit dans l’ensemble de la société et, donc, à l’université. L’objectif d’une recherche bénéficiant au bien commun est petit à petit remplacé par une logique immédiate de profits et de renommée (nationale comme internationale). La recherche constitue, en effet, un coût immédiat et à court-terme alors que ses gains sont incertains et à long-terme. Les réformes vont donc conduire à rendre ce calcul plus attrayant, au détriment des étudiants, du personnel universitaire et de la société en général. De même, le fonctionnement de l’université fait aujourd’hui en sorte de mettre en concurrence les étudiants en licence dans des conditions exécrables pour ensuite sélectionner en master les quelques survivants, aggravant ainsi les inégalités scolaires.

Dans la foulée de mai 68, la « loi Faure » va imposer le principe de collégialité au sein des universités en autonomisant leur fonctionnement dans un sens plus démocratique. Cette loi constitue une recomposition majeure des pouvoirs universitaires, fondée sur des principes d’autonomie, de participation et de pluridisciplinarité. Est instaurée une gouvernance organisée en conseils composés à part égale d’étudiants et d’enseignants-chercheurs, et une « pleine-indépendance » de ces derniers dans leurs activités d’enseignements et de recherches. Ces avancées vont ensuite être consolidées en 1984 grâce à la « loi Savary ».

Cette gouvernance autonome et démocratique va néanmoins être le terreau fertile des futures réformes néolibérales qui vont justement jouer sur cette autonomie en responsabilisant les établissements. De plus en plus de libertés formelles, mais de moins en moins de moyens réels, résultant donc en de moins en moins de libertés réelles.

La création de l’Agence nationale de la recherche (ANR) en 2005 marque les débuts d’une vision court-termiste de la recherche. Les chercheurs proposent un projet de recherche à l’ANR qui va l’évaluer et, éventuellement, le valider et lui attribuer un financement. Le problème est que, par nature, la recherche se pense sur le long-terme et est composée de nombreux inattendus. Nombres de grandes découvertes scientifiques n’avaient pas été préméditées et n’auraient donc pas pu voir le jour sous le système de l’ANR. Nous pouvons, de même, citer l’exemple du COVID-19, dont les recherches avaient été considérées comme sans importance car ne présentant pas d’intérêt immédiat. En 2006, La création de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (remplacée par le Haut Conseil de l'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur en 2014) prédit un règne des indicateurs dans le fonctionnement des universités, au bénéfice du court-terme et dans le sens d’une gestion entrepreneuriale.

La première grande loi de déconstruction de l’université est la loi Libertés et Responsabilités des Universités (LRU), dite loi Pécresse. Les trois objectifs affichés étaient de : « rendre l'université attractive » ; « sortir de la paralysie de la gouvernance actuelle » ; « rendre la recherche universitaire visible à l'échelle internationale ». L’ensemble des réformes jusqu’à la LPR pourraient être résumées par ces trois formules creuses, symboles du néolibéralisme.

En réalité, l’objectif est de réduire l’engagement de l’État dans le fonctionnement de l’université. Celle-ci se voient offrir une autonomie financière totale, en particulier dans la gestion de leur masse salariale. De plus, le conseil d’administration est désormais composé en majorité de personnes « extérieures » (dont des représentants des collectivités territoriales et du monde « socio-économique »), afin de renforcer les liens entre l’université et le monde de l’entreprise, donnant donc un pouvoir moindre aux enseignants-chercheurs. Le président de l’université voit ses prérogatives accrues et peut désormais embaucher lui-même du personnel contractuel et distribuer des primes au mérite.

L’ensemble de ces éléments contribuent à l’imposition d’une gestion managériale de l’université. L’État ne compensant pas suffisamment les dépenses, cela conduit à une « rationalisation » des dépenses et à une mise en concurrence des universités pour développer de nouvelles sources de financement.

La loi relative à l'Enseignement Supérieur et à la Recherche (ESR) de 2013, dite loi Fioraso, est dans la droite continuité de la loi Pécresse. Outre les multiples mesures ne faisant que renforcer la gestion managériale de l’université, les établissements sont désormais obligés de participer à une coordination territoriale dans le cadre de regroupements. Ceux-ci élaboreront un projet commun et coordonné de leur politique de formation et de leur stratégie de recherche et de transfert.

Cette démarche de regroupement suit l’objectif de « rendre la recherche française universitaire visible à l’échelle internationale », notamment en se plaçant en bonne position du classement de Shangaï. Les critères de ce classement sont en relation avec le nombre d’articles publiés par chaque université et avec le nombre de Nobels et médaillés Field parmi les chercheurs et les anciens étudiants. Autrement dit, la taille et le prestige de l’établissement. Regrouper les universités a donc eu comme effet mécanique d’améliorer la position des universités françaises dans le classement, et donc leur visibilité à l’international.

Toutefois, la réussite globale des étudiants, la lutte contre les inégalités scolaires et les conditions de travail du personnel universitaire ne sont pas des critères jugés pertinents.

La loi Orientation et Réussite des Étudiants (ORE) de 2018 est la dernière loi néolibérale venant déconstruire l’université avant la LPR. La mise en place de ParcourSup à la place d’Admission Post Bac (APB), considéré comme injuste car fonctionnant par tirage au sort, marque l’abandon officiel du gouvernement de permettre à tous les bacheliers de choisir leur formation. L’usage par les universités d’algorithmes locaux sélectionnant les candidats selon des critères arbitraires permet aux universités « prestigieuses » de faire le tri et aggrave ainsi, encore une fois, les inégalités scolaires. Face aux difficultés de l’université, le gouvernement préfère donc mettre en place une sélection pénalisant des bacheliers, dont la seule faute est de subir les inégalités sociales, plutôt que de simplement ouvrir de nouvelles places pour accueillir tout le monde dans de bonnes conditions.

La LPR : dernier clou néolibéral dans le cercueil de l’université publique

Cette liste (non-exhaustive) des réformes néolibérales démontre une déconstruction déjà bien avancée de l’université française. La LPR est autant une continuité qu’une rupture. Continuité, car elle présente la même logique que les réformes précédentes, qui peut être résumée par les trois objectifs poursuivis par la LRU : « rendre l'université attractive » ; « sortir de la paralysie de la gouvernance actuelle » ; « rendre la recherche universitaire visible à l'échelle internationale ». Rupture, car elle présente une logique néolibérale bien plus poussée que les réformes précédentes, en instituant un démantèlement pur et simple de l’université française.

La LPR souhaite réformer l’université selon trois axes : en améliorant le financement de la recherche ; en revalorisant le métier d’enseignant-chercheur ; en encadrant les libertés académiques.

Une augmentation du budget en trompe-l’œil

Le premier axe concerne une augmentation du budget de la recherche publique avec 25 milliards d’euros supplémentaires sur 10 ans pour atteindre 3% du PIB, soit le pourcentage qui devrait déjà actuellement être consacré à la recherche selon le sommet de Lisbonne de 2000. Néanmoins, un rapide coup d’œil permet de voir la réalité derrière la promesse. Cette évolution des dépenses ne sera pas égale sur la période (soit 2,5 milliards d’euros par an) mais sera surtout concentrée sur la fin. Les chiffres présents dans le projet de loi sont de : 400 millions pour 2021 ; 800 millions pour 2022 ; 1,2 milliards pour 2023, soit 2,4 milliards d’euros, même pas 10% de la somme promise. Pour faire simple, le gouvernement actuel donne les miettes et laisse le loisir aux gouvernements suivants de s’occuper du reste. Les objectifs budgétaires n’étant pas coercitifs, et les gouvernements suivants ayant tout le loisir de revenir dessus, les chances que la recherche voit la couleur de ces 25 milliards sont minimes.

Cela est malheureusement vérifié par le fait qu’une programmation budgétaire sur 10 ans relève plus du vœu pieux que d’une réalité et ce, quel que soit le secteur concerné, même le secteur militaire. Généralement, la durée maximale est de 7 ans et avec de très nombreuses coupes et modifications du budget. La crise sanitaire actuelle démontre la possibilité de nombreux aléas durant ces 10 ans, finissant d’entériner ces 25 milliards comme une vaine promesse et un mensonge éhonté.

Une focalisation sur la renommée à l’international au détriment des conditions de travail du personnel universitaire

Le deuxième axe concerne l’attractivité des métiers de la recherche en revalorisant la recherche dans l’enseignement supérieur. Parallèlement aux 25 milliards, une enveloppe de 644 millions d’euros sur 7 ans (soit 92 millions d’euros par an) sera injectée afin d’améliorer les rémunérations des enseignants-chercheurs. L’objectif est notamment d’améliorer le salaire minimum des nouveaux MCF, qui est aujourd’hui équivalent à 1,4 SMIC, en le faisant passer à 2 SMIC. De même, 5 200 recrutements supplémentaires sont prévus ainsi qu’une hausse de 30% de la rémunération des doctorants et de 20% du nombre de thèses financées. Bien que ces avancées aient été saluées par les syndicats, ceux-ci les jugent tout de même largement insuffisantes, et ils ne sont pas dupes quant à la portée concrète de la loi : des avancées quantitatives minimes en échange de dégradations majeures des conditions de travail.

Sous prétexte d’accélération de carrière, la réforme ouvre une nouvelle voie de recrutement sur le modèle anglo-saxon du « tenure track » : la chaire de « professeur junior ». Dans la limite de 20% des effectifs recrutés de MCF, l’université pourra recruter de manière contractuelle des enseignants-chercheurs pour une durée de 3 à 6 ans, sans garantie de titularisation à la fin du contrat.

De même, la création d’un contrat doctoral de droit privé – signé entre le doctorant, l’entreprise et l’université dans un rapport de subordination similaire à un contrat de travail – dont la loi ne précise ni durée minimale, ni rémunération minimum, interroge quant à ses futures utilisations et aux conditions de travail de ces futurs doctorants. En effet, la perte de l’inscription universitaire entraînerait un licenciement sans indemnités, et la répartition des tâches, entre recherche et travail au sein de l’entreprise, n’y serait pas clairement définie. Les mêmes arguments peuvent être soulevés concernant la création d’un contrat post-doctoral de droit privé, la reconnaissance du statut post-doctoral étant un progrès vidé de sens car n’étant pas accompagnée d’améliorations des conditions de travail.

Enfin, la création d’un CDI de mission – véritable oxymore symbole de la volonté du gouvernement de précariser les enseignants-chercheurs – prenant fin avec la réalisation de l’objet pour lequel il a été conclu, ou lorsque le projet ou l’opération pour lequel ce contrat a été conclu ne peut pas se réaliser, fini d’entériner la vision court-termiste et managériale de l’université et de la recherche. Les nouveaux moyens dégagés pour l’ANR – qui finance la recherche par projet – d’un milliard d’euros en moyenne par an d’ici 2027, pour un objectif d’atteindre un taux de succès des appels à projet de 30% (contre 16% aujourd’hui) en sont le meilleur exemple.

Derrière ce délitement du statut se cache une volonté d’attirer les « talents », des « chercheurs stars » pouvant faire « briller » la recherche française à l’internationale et remporter des prix (Nobels et médaille Field notamment). Comme pour la loi Fioraso de 2013, le seul et unique horizon visé par le gouvernement est une meilleure place au classement de Shangaï. De fait, la LPR compte attirer ces « talents » par le biais de salaires plus élevés et, après une période de un ou plusieurs contrats, un statut pérenne par une titularisation. En dehors de ces quelques chercheurs « stars », le reste de la profession restera condamné à la précarité et à une accumulation de contrats précaires avec des rémunérations n’évoluant pas. La précarisation et le court-terme empêcheront, de plus, tout mouvement social, car la subordination, autant juridique que matérielle, de ces enseignants-chercheurs les rendra particulièrement vulnérables face à des menaces de licenciements et à une peur que la participation à une mobilisation rende impossible l’accès au Graal de la titularisation.

Toutefois, la donnée qui permet de voir en quoi le discours d’attractivité du métier de chercheur et d’enseignant dans le supérieur ne s’appuie sur aucune réalité est que ce métier reste aujourd’hui, malgré sa précarisation, toujours extrêmement attractif. Le taux de succès au concours de MCF est de 13,8%, toutes sections confondues, tandis que le concours de chargé de recherche du CNRS présente un taux de succès de 5%. Autrement dit, les candidats à la recherche publique et à l’enseignement supérieur sont encore extrêmement nombreux, et il est donc complètement inutile d’essayer de les attirer vu qu’ils sont déjà là. Ce n’est, au final, qu’un prétexte pour donner d’une main des revalorisations salariales et pour, de l’autre, détruire le statut.

Pour finir sur cet axe de transformation du statut des enseignants-chercheurs, il semble indispensable de parler d’une des pires mesures de la LPR : la fin des « qualifications nationales » pour les PU. Aujourd’hui, les recrutements de MCF et PU sont conditionnés par l’obtention d’une qualification accordée par une instance nationale représentative, le Conseil National des Universités (CNU) sur la base d’un dossier scientifique. Pour devenir PU, les MCF doivent présenter une habilitation à diriger des recherches (HDR), de même qu’un doctorat est nécessaire pour être qualifié comme MCF. L’obtention de cette qualification n’assure pas le recrutement mais la possibilité de se présenter aux concours. Bien qu’étant très loin d’être parfait, ce système permet d’éviter les abus locaux et le népotisme en filtrant a priori les candidats. De plus, cela permet d’assurer un certain niveau, quelle que soit l’université, et donc de garantir une formation de bonne qualité de partout, luttant ainsi contre les inégalités sociales et territoriales.

La suppression de cette qualification nationale pour les PU sonnerait la fin de l’université française au profit d’une dimension plus locale. Les enseignants-chercheurs n’auraient plus un statut national mais raccroché à une université. Cela ouvre la voie à une remise en cause de leur statut même de « fonctionnaire » ce qui, avec la contractualisation croissante de leurs effectifs, est déjà bien entamée. Les universités risquent d’entrer dans une gestion purement entrepreneuriale avec un président d’université similaire à un chef d’entreprise et à un DRH (pouvoir qu’il a déjà actuellement), où il pourra recruter et licencier librement les enseignants-chercheurs selon son bon vouloir. La gestion des universités pourrait être entièrement guidée par des indicateurs de performances non pas tournés vers l’intérêt général et celui des étudiants, mais vers un « rayonnement à l’international » répondant à des critères totalement éloignés des besoins du terrain. Autrement dit, cela signerait la fin des libertés académiques car les enseignants-chercheurs seraient à la merci du président de l’université sans possibilité de se défendre dans une situation de plus en plus précarisée.

Une volonté de supprimer les libertés académiques

Le troisième axe concerne l’encadrement des libertés académiques. Comme nous venons de le voir, celles-ci sont déjà menacées par les mesures managériales de la réforme mais, pour être sûr que les enseignants-chercheurs n’aient vraiment plus aucune liberté d’opinion dans leurs enseignements et dans leurs recherches, certaines mesures ont été spécialement écrites dans le seul but d’encadrer leurs libertés.

Fin octobre, le Sénat a adopté un amendement stipulant que la recherche universitaire devra désormais « s’exprimer dans le cadre des valeurs de la République ». Cet amendement a été soutenu par Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur, mais a ensuite été corrigé en Commission mixte paritaire – commission composée de sept députés et sept sénateurs, auxquels s’ajoutent autant de membres suppléants, chargée de trouver un compromis entre l'Assemblée nationale et le Sénat en cas de désaccord persistant – ce qui fait qu’il n’est actuellement plus présent dans le projet de loi. Néanmoins, cet amendement, proposé et adopté à la suite de l’assassinat de Samuel Paty, s’inscrit dans le cadre plus large de montée de l’islamophobie et d’une volonté de faire taire les sciences sociales, jugée gênante pour le pouvoir. Outre Frédérique Vidal, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation, mettait en cause « les ravages » que ferait « l’islamo-gauchisme » à l’université, voire les « complicités intellectuelles du terrorisme ».

Cette rhétorique de l’« islamo-gauchisme », provenant de l’extrême-droite, s’inscrit dans un racisme d’État et une stigmatisation des musulmans et des migrants, mais aussi dans une attaque sur les sciences sociales qui, en étudiant les phénomènes sociaux et le fonctionnement de l’État, portent le risque de remettre en question la domination étatique et le racisme d’État ainsi que, plus globalement, le racisme au sein de la société dans son ensemble. L’Histoire nous a appris que les régimes politiques, pour préparer le démantèlement de la démocratie, s’attaquent toujours en premier aux sciences sociales qui, par nature, remettent constamment en cause le pouvoir et donc le fragilisent. Dans le cadre des attentats et d’une montée alarmante de l’islamophobie, les « islamo-gauchistes » sont donc un parfait épouvantail pour dénigrer les études décoloniales et le reste des sciences sociales en jouant sur les peurs de la population et le racisme systémique déjà présent dans la société.

Le Sénat a également proposé et voté un autre amendement qui a été, lui, validé en Commission mixte paritaire (qui l’a même durci sans aucun débat) : « le fait de pénétrer ou de se maintenir dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement supérieur sans y être habilité en vertu de dispositions législatives ou réglementaires ou y avoir été autorisé par les autorités compétentes, dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement, est passible des sanctions ». Ces sanctions s’élèvent à un an de prison et 7 500 euros d’amende, et même à trois ans de prison et 45 000 euros d’amende si ce délit est commis en réunion. Autrement dit, les mobilisations étudiantes et les occupations des universités sont désormais criminalisées. Frédérique Vidal défend l’amendement en disant que la mesure « ne s’applique qu’aux personnes extérieures à l’établissement ». En réalité, le texte est particulièrement flou sans réelle définition de ce qui est autorisé ou pas, ce qui rend la déclaration de la ministre de l’éducation supérieur non vérifiable dans les faits. L’interdiction des blocages marquerait la fin d’une université comme lieu de débat. Historiquement, ceux-ci ont été utilisés par les étudiants dans le but de rééquilibrer les rapports de force et de permettre un débat entre les instances dirigeantes universitaires et les syndicats d’étudiants. Avec cette mesure, le président de l’université endosserait, en plus de sa casquette de DRH qui, comme nous l’avons vu, limite déjà les libertés académiques, celle de commissaire de police, pouvant appeler les forces de l’ordre quand bon lui semble pour réprimer la moindre mobilisation étudiante. Le texte ne donnant pas un cadre clair, « troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement » ne voulant pas dire grand-chose, il n’aura jamais à se justifier de ses actions.

Ce qui est aussi intéressant est la justification de Frédérique Vidal pour ce texte : « Veut-on préserver la capacité à débattre, à se mobiliser, à manifester dans une université ? La réponse est oui. Pour cela, il ne faut pas de conférences empêchées, ni d’affrontements entre black blocs et antifa dans les amphithéâtres. » Comme pour les « islamo-gauchistes », la ministre fantasme sur les dérives de la gauche et prétend défendre les libertés académiques en tordant la réalité. Les affrontements dans les amphithéâtres ne sont pas le fait de black blocs ou d’antifas, mais de la droite et de l’extrême-droite. À Montpellier, en mars 2018, le doyen de l’université s’était associé à une milice fasciste pour évacuer un amphithéâtre lors d’un blocage contre la loi ORE, résultant en 17 blessés parmi les bloqueurs, dont 3 gravement. De même, en octobre 2017, un colloque sur l’islamophobie, organisé par l’université Lyon 2, avait été annulé car jugé « laïcophobe » par le « Printemps Républicain », organisation de droite ouvertement islamophobe. Plus récemment, suite à l’assassinat de Samuel Paty, Éric Fassin, sociologue à l’université Paris 8, a été menacé de « décapitation » par un néonazi sur Twitter. La réalité est que les libertés académiques sont attaquées de toutes parts quotidiennement par la droite et l’extrême-droite, tandis que la gauche se bat pour les sauvegarder.

Face à cette attaque sans précédent sur l’université française, que cela soit sur le statut et les conditions de travail des enseignants-chercheurs ou les libertés académiques, l’ensemble des universités et des secteurs de la recherche se mobilisent actuellement contre le gouvernement. Ce mouvement d’ampleur constitue un jamais-vu et même des universités généralement en faveur du gouvernement se soulèvent contre cette loi.

Néanmoins, le gouvernement profite actuellement d’un boulevard pour faire passer la loi avec le confinement, mais aussi avec ses autres mesures liberticides et fascisantes, et notamment la loi Sécurité globale, qui permet de réprimer les mobilisations de plus en plus violemment. Dans ce contexte, la loi a été voté définitivement par l’Assemblée nationale le 17 novembre, malgré la désapprobation unanime du corps universitaire. Cela n’a toutefois pas suffit pour stopper le mouvement et d’autres actions sont à prévoir.


1 Rapport du Sénat Projet de loi de finances pour 2020

2 Source : OCDE (https://www.oecd.org/fr/science/inno/pist.htm)

3 Rapport de l’Insee Tableaux de l'économie française édition 2019

4 Note Flash n°14 - Juillet 2020 du ministère de l’enseignement supérieur

5 Rapport du MESRI État de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation en France n°13

6 La catégorie des enseignants-chercheurs non titulaires réunit les doctorants contractuels effectuant un service d’enseignement (30 %), les enseignants non permanents des disciplines hospitalo-universitaires (20 %), les attachés temporaires d’enseignement et de recherche (19 %), les enseignants associés (11 %), les enseignants invités (6 %), les contractuels LRU enseignants (6 %), les lecteurs et les maîtres de langues (5 %), ainsi que les professeurs contractuels sur emplois vacants du second degré (4 %).

7 La catégorie des enseignants-chercheurs titulaires réunit les MCF (2/3) et les PU (1/3).