Par Léa Tytéca, secrétaire à la formation de l'UEC, étudiante en master d'esthétique en enseignement à distance à l'université de Montpellier III Paul Valery


                                                                                                             Pour Guillaume

Du 29 août 1942 au 10 septembre 1943, celui qui deviendra le premier président du Vietnam était emprisonné. « Vous savez, quand on est en prison, le temps est toujours long. » livrait alors Hô Chí Minh lors d'une entrevue en juillet 1946 à Paris (1). Cette année douloureuse, mouvementée et pourtant terriblement longue deviendra pour lui la funeste occasion de coucher dans trente prisons de préfectures et districts, alternant marches harassantes la journée et geôles sordides la nuit. Mais elle s'est aussi avérée être l'occasion pour Hô Chí Minh, bon gré mal gré, de s'essayer à l'Art, car de cette expérience carcérale sortira un Carnet de prison dont les poèmes nous touchent encore.

L'original du Carnet est écrit en Chinois (2), il sera d'abord traduit en sino-vietnamien avant d'être publié en 1960 puis traduit à nouveau dans de nombreuses langues. Cette œuvre nous parvient aujourd'hui à partir de sa douzième édition française, alors trilingue (Chinois / Vietnamien / Français). Elle compte 74 poèmes relativement courts - la plupart du temps, ils ne portent qu'une strophe à seulement 4 vers. Ce texte, écrit dans des conditions extrêmement difficiles, deviendra le socle de réflexions politiques autour et à partir de l'univers carcéral dont Hô Chí Minh se trouve autant le témoin que la victime.

Dès le premier poème, on se trouve imprégné de toute l'essence du recueil :

C'est ton corps qui est en prison

Ton esprit n'est pas en prison

Pour mener ta grande entreprise

Tu dois garder ton moral bon

C'est ton corps

Les réflexions que mèneront Hồ Chí Minh, de vers en strophes, de strophes en poèmes, illustrent deux idées principales que sous tend la condition de prisonnier politique : les entraves du corps, face à la liberté de l'esprit.

« Ce petit carnet nous aide à connaître son auteur bien mieux que de longs mémoires. », écrit alors son traducteur, Phan Nuan (3). Tenons ses mots pour vrai, et plongeons au cœur de « ce petit carnet ». Retour sur le recueil unique d'un illustre prisonnier politique.

Entraves du corps

De très nombreux poèmes évoquent la question de la nourriture. Celle-ci préoccupe Hô Chí Minh au plus haut point. Elle nourrit véritablement son recueil, comme pour compenser la nourriture trop insuffisante empêchant de satisfaire le corps frêle du prisonnier :

Voici une prison de style ultra-moderne

Largement éclairée à l'électricité.

Hélas ! Chaque repas n'est qu'une bouillie terne

Et le ventre creux gronde et se tord sans arrêt.

La prison de Nan-Ning

Le manque de nourriture n'est alors qu'une des tortures ayant court derrière les innombrables barreaux. Le poème Les ceps rend alors très palpable l'entrave du corps :

Tels de cruels démons, de leur gueule affamée,

Ils happent tous les soirs nos jambes, les avalent.

Le pied droit englouti dans leur gorge animale,

Le pied gauche au dehors, seul, reste à gigoter

Les Ceps

La privation et les tortures physiques rejoignent une souffrance physique globale, qui ne privent pas pour autant Hô Chí Minh de son humour poétique, comme l'illustrent par exemple le poème La gale ou encore Adieu à une dent :

L'âme au corps chevillée,

Tu fus inébranlable,

Si loin de ton aînée

Souple, incommensurable.

Nous avons de la vie

Partagé les saveurs ;

Nous voici séparés,

Ma Dent inséparable.

Adieu à une dent

Couverts de bleu, de pourpre, ô quel damas à fleurs !

Nous grattons tout le jour nos sensibles violes

Habillés de damas, beaux Seigneurs de la Geôle...

Quel concert de musique et quel concert des cœurs !

La Gale

C'est toute une atmosphère terrible que s'efforce de retranscrire Hô Chí Minh. En arrivant à la prison de T'ien Pao est une de ces tentatives :

Cinquante-trois kilomètres dans la journée,

Chapeaux, habits trempés, chaussures déchirées,

Sans savoir où dormir par-dessus le marché,

Attendant aux W.C. La venue de l'aurore...

En arrivant à la prison de T'ien Pao

La pluie, la fatigue, les privations, les tortures... Tout dans cet environnement laisse à penser Hô Chí Minh traité en animal. Une métaphore qu'il se permet lui-même de faire :

Tout en portant un porc, les gardes me tiraient...

On porte le cochon ; l'homme, on le tient en laisse.

Vous valez moins qu'un porc ! Le prix de l'homme baisse

Quand il n'a plus l'usage de sa Liberté.
*

Des cent misères et mille détresses,

Il n'est pire misère que perdre sa Liberté.

Quand chaque mouvement, chaque geste vous est mesuré,

Vous êtes un cheval, un bœuf qu'un autre tient en laisse.

Sur la route... mes gardiens portaient un cochon

Ces atroces conditions atteignent leurs sommets lorsqu'un camarade de geôle confronte Hô Chí Minh à la mort de l'Autre – et son utilisation de l'argot accentue encore l'horreur de la situation :

Il n'ayait plus, hélas ! Que la peau sur les os

N'en pouvant plus... de faim, de froid et de misère

Hier soir, il dormait appuyé sur mon dos

A l'aube, il est rentré dans le sein de la terre.

Un détenu pour jeu vient de « claquer »

Mais c'est encore à partir de la mention aux jeux que Hô Chí Minh, avec une ironie qu'il manipule à merveille, va évoquer la liberté d'esprit que permet paradoxalement la prison :

Au dehors, les joueurs sont traqués sans faiblesse

Mais, en prison, on joue en toute liberté.

Sans trêve se repent le joueur arrêté :

De n'avoir pas connu plus tôt la bonne adresse !

Jeu d'argent

Liberté de l'esprit

C'est d'abord à travers le rapport avec autrui que Hô Chí Minh semble en mesure d'appréhender sa liberté. Autrui comme êtres humains, mais aussi animaux et même objets. Aussi surprenant que cela puisse paraître, à plusieurs reprises, Hô Chí Minh s'adresse à des choses comme si elles étaient incarnées :

Toute la vie tu fus droit, ferme, infatigable,

Nous tenant par la main, on marcha des années.

Maudit soit le coquin qui nous a séparés

Te laissant solitaire et moi, inconsolable !

A mon bâton volé par un gardien

Ou encore :

Rien de grand, d'extraordinaire,

D'impérial ou de princier :

Rien qu'un modeste bloc de pierre

Au bord de la chaussée.

Les gens te demandent la route,

Pour ne pas s'égarer ;

Tu montres à chacun la route,

La longueur du trajet

Ce n'est pas rien, petite pierre !

Nul ne pourra t'oublier.

La borne kilométrique

Hô Chí Minh, dans sa liberté de socialiser, faisait des rencontres admirables. Il les évoquent par exemple dans ce poème :

Mö, le geôlier de Pin Yâng connu pour sa vaillance,

Avec son propre argent nourrit les prisonniers.

Pour qu'ils dorment la nuit il les fait délier,

N'écoutant que son cœur et jamais sa puissance.

Mö, le geôlier de Pin Yâng

Hô Chí Minh est connu pour être relativement discret en ce qui concerne les relations intimes, affectives, amoureuses. Il en parle à seulement deux reprises dans son recueil, mais la façon dont il le fait est assez surprenante.

Lui, derrière

Les barreaux, elle devant,

Si proches... un empan,

Et si loin... le ciel de la terre...

Ce que la bouche doit taire

Les yeux le font glisser

Avant qu'un mot ne soit prononcé,

Les larmes coulent plein les paupières.

Misère...

Une femme de prisonnier vient voir son mari

Mon époux est parti sans espoir de retour

Me laissant seule à seule à nourrir mon chagrin.

Ma détresse a touché le noble mandarin

Qui m'envoie en prison pour un calme séjour

La femme du réfractaire

Avec cette incarnation d'une femme de prisonnier, on constate que Hô Chí Minh se permet une certaine liberté littéraire, liberté qu'il expérimente en dépit de sa condition de prisonnier. Il parle peu du processus poétique à l’œuvre alors. Cependant, il s'exprime dès le début à ce sujet :

Les vers ne m'ont jamais beaucoup passionné

Mais, en prison, n'ayant rien de mieux à faire

Pour passer les jours longs, m'aider à me distraire

Je rime en attendant de voir la Liberté.

En première page

Alors qu'écrire de la poésie ne semble au départ qu'un passe temps pour Hô Chí Minh, le dernier poème du recueil va conclure, à l'inverse, que la poésie est incisive et peut être utile à la lutte politique.

Les Anciens se plaisaient à chanter la nature :

Rivière, monts, fumée, neige et fleurs, lune et vent.

Il faut armer d'acier les vers de notre temps ;

Les poètes aussi doivent savoir combattre !

En lisant « l'Anthologie des mille poètes »

Ce poème met en lumière une des libertés essentielles revendiquée par Hô Chí Minh : la liberté politique, la liberté de résister. Dès le départ, il se sait libre bien qu'enfermé. Libre de penser, libre de lutter, libre d'être communiste.

En prison, les anciens accueillent le nouveau

Des nuages d'azur poursuivent ceux d'orage,

Dans le ciel, librement, sont passés les nuages...

Un homme libre, seul, reste au fond d'un cachot.

En entrant à la prison de Tsing Si

Libre aussi de croire en son pays, et de l'écrire avec poésie, d'y croire d'autant plus fort malgré des conditions pénibles :

Une veille... une veille... une troisième veille...

Pas moyen de dormir... Je me tourne, angoissé...

Quatre, cinquième veille... est-ce rêve ? Est-ce veille ?

Cinq branches d'une étoile enroulent mes pensées.

Pas moyen de dormir !

Libre aussi d'être indigné par un tel traitement, et alors qu'il ne fait que défendre son pays :

Traîné sur treize hsién du pays du Kouang Si

Et détenu dans dix-huit prisons misérables,

Quel crime ai-je commis, mandarins vénérables ?

Crime d'aimer son peuple en lui vouant sa vie !

Devant le Bureau politique de la quatrième zone de guerre

Liberté aussi de se perdre dans le lyrisme, de mêler littérature et lutte, parfum d'une rose et odeur putride de la cellule :

La rose s'ouvre et la rose

Se fane sans savoir ce que rose

Fait. Il suffit qu'un rose parfum

S'égare dans une maison d'arrêt

Pour que hurlent au cœur de l'enfermé

Toutes les injustices du monde

L'air d'un soir

Plus que tout, ce que revendique Hô Chí Minh, c'est la liberté d'évoluer, malgré la prison. La liberté d'y croire, la liberté d'espérer tirer le meilleur de cette terrible expérience. D'emblée, il s'écrivait :

Sans le froid de l'hiver, sans le deuil et la mort

Qui verrait le printemps dans sa douce splendeur ?

Le hasard me remet au creuset du malheur

Pour me rendre l'esprit solide et le cœur fort

Exhortation à l'adresse de soi-même

Et alors que sa détention touchait à sa fin, quelle meilleure expression que « après la pluie le beau temps », pour décrire son passage en prison ?

Tout change, c'est la loi, la roue tourne sans cesse

Après la pluie, le beau temps.

En un clin d'oeil, l'univers change ses humides vêtements

Sur dix mille li, le paysage étend ses tapisseries splendides.

*

Le soleil doux... la brise légère... Une fleur sourit, candide

En haut de l'arbre... la branche qui brille...

Bourdonne un choeur d'oiseaux.

Hommes et bêtes sentent monter le renouveau

Quoi de plus naturel ? Après le malheur, voici l'allégresse !

Beau fixe

Hô Chí Minh avait raison d'y croire. Certes, un an en prison, c'est long :

Dix heures. La Grande Ourse effleure les sommets.

C'est l'automne. Un grillon chante son allégresse.

Qu'importe au prisonnier l'automne et ses ivresse ?

Le seul chant de son cœur : Revoir sa liberté !

*

L'an passé, j'étais libre en ce début d'automne,

L'automne me revoit cette année enfermé.

Suis-je moins utile à mon peuple bien-aimé ?

Cet automne vaut bien, je le crois, l'autre automne.

Impressions d'automne

Mais, nous le répétons, Hô Chí Minh avait raison d'y croire. Car deux ans hors de prison et après la prison, c'est court. A l'aube d'un nouvel automne, moins de deux ans après sa libération, c'est le Vietnam à son tour qui sera libéré. Le 2 septembre 1945, Hô Chí Minh proclamera l'Indépendance de la République démocratique du Viêt Nam.


(1) - Annexe de l'ouvrage de la douzième édition du Carnet de prison de Hô Chí Minh, Editions Thê Gioi

(2) - « Il les notait dans la langue de ses geôliers qui auraient trouvé suspect qu'il écrivit en vietnamien. », ibid. Phan Nuan, note de traduction

(3) - Note du traducteur, Ibid.