Par Pierre Labrousse, étudiant en L3 Histoire à l'université d'Aix-en-Provence


"Les politiques actuelles à l'égard des étudiant·e·s étranger·e·s ne permettent pas de les accueillir dignement en France."

Les étudiant·e·s étranger·e·s bénéficient moins de l'aide parentale, notamment en terme d’accès au domicile familial, alors que deux tiers des étudiant·e·s étranger·e·s dans l’enseignement supérieur sont non-résident·e·s en France. C’est aussi une exposition plus importante à la discrimination, dans la recherche de stage par exemple ou au travers de la peur de voir son titre de séjour non-renouvelé par les préfectures. Discrimination également quand elles et ils sont obligé·e·s de travailler en parallèle de leurs études, faute de revenu lié à leur statut d'étudiant·e et avec un accès compliqué aux aides sociales. Les politiques actuelles à l'égard des étudiant·e·s étranger·e·s ne permettent donc pas de les accueillir dignement en France pour qu'ils et elles y réussissent leur parcours universitaire.

Selon le ministère de l’intérieur, les étudiant·e·s étranger·e·s représentaient 12,8% des inscrit·e·s dans les études supérieures en 2017-2018, dont 14,6% des inscrit·e·s à l’université. L’enjeu est donc de taille : les choix politiques en matière d’accueil des étudiant·e·s étranger·e·s concernent plus de 300 000 étudiant·e·s. Il est certain que les situations sont différentes pour chacun·e d'elles et eux (niveau de revenus, résident·e ou non...), et qu’il existe des inégalités au sein même de ce groupe, les étudiant·e·s africain·e·s étant les plus concerné·e·s par la sélection sociale et raciste de "Bienvenue en France". Néanmoins, dans son ensemble, l’accueil des étudiant·e·s étranger·e·s en France reste éloigné des besoins réels.  

"Il s’agit d’une logique libérale de fond des gouvernements successifs."

La situation ne date pas d’hier : en 2005, un rapport pour l’Observatoire national de la Vie Étudiante indiquait par exemple que parmi les étudiant·e·s étranger·e·s non-européen·ne·s, 60% avaient eu des difficultés pour trouver un logement. Et si le nombre d’étudiant·e·s étranger·e·s en France augmente, on observe depuis 2003 une croissance moins forte par rapport à la période précédente (très forte croissance de 1998 à 2003 ) ainsi qu’une plus grande sélectivité (1). Il s’agit donc d’une logique libérale de fond des gouvernements successifs, qui doit nous amener à repenser complètement notre politique d’accueil.

Par ailleurs, il est clair que la crise sanitaire, économique et sociale que nous traversons a amplifié ces difficultés déjà présentes. Durant le confinement, les étudiant·e·s étrangers ont dû rentrer dans leur pays d'origine ou alors être confronté·e·s à l’isolement, avec tout ce que peut impliquer la difficulté de trouver des renseignements pour obtenir de l’aide. De plus, alors que l’accès à l’emploi était déjà compliqué (sélection sociale et raciste, avec beaucoup de travail illégal), les conséquences économiques du Covid-19 n’ont fait qu’aggraver la situation.

"Les peuples sont prêt·e·s à lutter pour conserver et étendre les victoires remportées contre l'impérialisme et les violences racistes."

La situation n’est pas pour autant irréversible. Dans l’actualité, de nombreux faits sont porteurs de potentialités. Si on reste sur le Covid par exemple, celui-ci nous montre les immenses besoins de progrès scientifique, et donc de coopération universitaire internationale et démocratique. Les mobilisations antiracistes, partout dans le monde, et notamment en France, prouvent également que les peuples sont prêt·e·s à lutter pour conserver et étendre les victoires remportées contre l'impérialisme et les violences racistes. Les luttes que mènent la jeunesse et les étudiant·e·s à travers le monde, démontre de la solidité des revendications pour un monde de justice et de solidarité entre les peuples.

La réalisation de cette exigence doit notamment passer par la possibilité, pour n’importe quel·le étudiant·e étranger·e, qu’importe ses origines ou sa richesse, de faire ses études en France dans de bonnes conditions et de réussir. Seulement, le gouvernement ne tire pas les mêmes conclusions : l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiant·e·s extracommunautaires a été actée. En effet, le 1er juillet, le Conseil d’État validait une hausse de 2600 € pour la licence ( de 170 € à 2770 € ), et une hausse de 3527 € ( de 243 € à 3770 € ) pour le master. Sur la méthode, il faut déjà souligner que cette hausse ne s’est faites sans aucune consultation, alors que les syndicats concernés et un certain nombre de présidences d'université étaient fermement opposés à cette mesure. Précisons aussi que les aides aux étudiant·e·s ne peuvent pas compenser une telle hausse, et les exonérations de droits d’inscription ne concernent que 10% des étudiant·e·s.

"Il s’agit d’attirer en France uniquement les étudiant·e·s issu·e·s des bourgeoisies étrangères."

Dans quelle logique s’inscrit cette mesure ? Il s’agit d’attirer en France uniquement les étudiant·e·s issu·e·s des bourgeoisies étrangères. Comme nous l’avons vu, le nombre brut d’étudiant·e·s étranger·e·s en France n’est pas en baisse, en revanche, on observe une plus grande sélectivité depuis 2003. Cette sélectivité consiste à « choisir ses étranger·e·s » par rapport aux besoins économiques nationaux. Le nombre de visas de longs séjours donnés aux étudiant·e·s étranger·e·s entre 2003 et 2006 a ainsi baissé de 13% (1). D’ailleurs, de nombreuses grandes écoles pratiquent déjà des tarifs instaurant une véritable sélection sociale, on pense notamment à Polytechnique (15 500€) ou à Dauphine (6500€ en master).

"Ce n'est pas aux étudiant·e·s de payer pour étudier."

Développer un autre modèle d'enseignement supérieur, avec pour matrices le progrès scientifique, la coopération internationale et l'émancipation humaine, est possible et essentiel pour que notre société puisse surmonter les crises qu'elle traverse. Un premier pas dans cette direction peut être de réinvestir au moins 10 milliards d'euros dans l'université pour garantir l'égalité des études pour toutes et tous. Ce n'est pas aux étudiant·e·s de payer pour étudier car c'est grâce à leur travail qu'elles et ils, français·e·s ou étranger·e·s, se forment au niveau de travailleur·se·s qualifié·e·s et de scientifiques. L'avenir de nos sociétés dépend en partie de ce travail, libérons-le !


(1) Kabbanji, Lama, et Sorana Toma. «Politiques migratoires et sélectivité des migrations étudiantes en France : une approche sociodémographique», Migrations Société, vol. 180, no. 2, 2020, pp. 37-64.