Par Mathilde Rata, étudiante en droit à Bordeaux et Jeannette Widmer, étudiante en Erasmus à Bordeaux


Le journaliste et politologue Jean-Yves Camus, dans Alternatives économiques en 2014[1], associe le succès des extrêmes droites nationalistes en Europe, à une triple crise simultanée : « une crise de la représentativité, c’est-à-dire du fonctionnement des institutions ; une crise de la redistribution, c’est-à-dire une remise en question du caractère équitable de l’impôt ; et une crise de l’identité ». Pour lui, « l’exemple de la prospérité norvégienne, suisse et néerlandaise infirme l’existence d’un lien automatique entre récession et succès électoral de l’extrême droite ». En Suisse, la crise économique n’a que peu touché la population, le taux de chômage reste stable (2,8% en juin 2021, soit 131 821 personnes). L’immigration, sujet de prédilection de l’extrême droite, est en Suisse strictement contrôlée par des quotas. Ainsi la progression fulgurante de l’extrême droite pourrait sembler étonnante et ne pas répondre à ce « lien automatique ». Ce sont pourtant sur ces thèmes de l’immigration, des réfugié.es, de l’insécurité, que l’extrême droite suisse a construit son succès. Comme en France, circulent en Suisse des idées fausses « d’islamisation » et de « grand remplacement ». Les partis d’extrême droite, nationalistes, voir néonazis, connaissent une progression alarmante en Confédération suisse. Cette progression s’explique autant par l’ancrage des partis d’extrême droite (l’UDC est le premier représenté au Conseil national, avec 53 sièges depuis les élections de 2019) que par l’action militante agressive et combative des organisations de jeunesse.

Montée des partis d’extrême droite dans l’échiquier politique suisse

Il faut d’abord se pencher sur le système politique et institutionnel suisse. La Constitution fédérale de la Confédération suisse donne le pouvoir législatif à l’Assemblée fédérale tandis que le pouvoir exécutif réside dans les mains du Conseil fédéral. L’Assemblée fédérale est composée de deux chambres : le Conseil national (200 député.es représentant le peuple) et le Conseil des États (46 député.es représentant les cantons). Cette Assemblée exerce des fonctions législatives, et est chargée de la nomination des membres du Conseil, du Chancelier de la Confédération et des juges du Tribunal fédéral. Le Conseil fédéral, chargé du pouvoir exécutif, est formé d’un directoire de sept membres élu.es par l’Assemblée pour une durée de cinq ans. Au sein de ses membres, l’Assemblée fédérale va aussi élire, traditionnellement par ancienneté, le Président de la Confédération, chargé de la conduite du gouvernement.

Au Conseil national, c’est donc l’UDC qui a la majorité, avec 53 sièges et 27% des voix. Aux élections du Conseil des États néanmoins, le parti reste quatrième depuis 2003. Aux dernières élections de 2019, l’UDC y a recueilli 6 sièges sur 46[2]. L’Union démocratique du centre (UDC, en allemand Schweizerische Volkspartei, “parti populaire suisse”) est le premier parti d’extrême droite et nationaliste en Suisse. Il est né en 1971, de la fusion du Parti des paysans et des deux Partis démocratiques des cantons de Glaris et des Grisons. Si la ligne était au départ plutôt centriste, la section de Zurich a vite impulsé une politique beaucoup plus nationaliste et d’extrême droite. Les années 1990 marque un tournant pour l’UDC et son président zurichois Christoph Blocher. Selon le journal Basta, le milliardaire zurichois « a utilisé l’argent de sa société Ems-Chemie pour mener son parti au succès », se servant « de divers titres de journaux qu’il avait acquis au fil des années, lui-même ou par le biais de ses proches, pour déplacer le débat public toujours plus vers la droite » [3]. Et en effet l’importance des médias est fondamentale dans la montée en puissance de l’extrême droite en Europe, et donc en Suisse. Avec la fortune de Christoph Blocher estimée entre deux et trois milliards de francs suisses (entre 1,8 et 2,7 milliards d’euros) et les autres mécènes du parti, l’UDC a connu une progression fulgurante entre les années 1980 et les années 2000 et a assis sa puissance financière. Depuis 1999, l’UDC reste le premier parti représenté au Conseil national. En 2003, à la suite des élections cantonales, Christoph Blocher est élu au Conseil national. En 2007 le parti d’extrême droite fait un score historique aux élections au Conseil national de 28,9%. La même année, Christoph Blocher perd aux élections au Conseil fédéral, contre son ancienne collègue du parti Eveline Widmer-Schlumpf. Celle-ci s’est présentée contre l’avis de l’UDC, qui soutenait toujours son chef historique. Cependant, la famille Blocher est toujours présente dans la politique suisse. La fille de Christoph Blocher, Magdalena Martullo-Blocher était élue au Conseil national en représentant l'UDC en 2015. Avec son style de gestion direct et provocateur elle continue à polariser, voire diviser la politique suisse.[4]

Jeunesses d’extrême droite et néonazis

Dans Regards, le 4 décembre 2020[5], le journaliste suisse Fabian Eberhard témoigne de la progression des groupes de jeunesse nationalistes et d’extrême droite. Il parle notamment de « bastions » néonazis, actifs au niveau régional et en particulier à Zurich. Pour le journaliste, la Suisse est une « plaque tournante et refuge pour toute la mouvance d’extrême droite européenne ». Si le gouvernement et les services secrets ont connaissance de ces groupes violents, ces derniers ne sont tout de même pas dissous, et ce malgré la circulation d’armes à feux (parfois saisies par les autorités).

Le journaliste Antoine Harari quant à lui, a étudié dans un article pour l’Illustré plusieurs bastions néonazis et les attaques qu’ils ont commis ces dernières années[6]. Est d’abord évoqué le groupe nationaliste des Jeunesses genevoises, dont un ancien membre a publié son soutien à l’attaque terroriste de Christchurch en Nouvelle-Zélande. Le groupe d’extrême droite Résistance helvétique, quant à lui, est sous la surveillance du Service de renseignement de la Confédération, en ce qu’il compte parmi ses membres de nombreux extrémistes violents recensés par les autorités. Ces groupes néonazis, organisés et ultra-violents, sont suspectés d’agressions et d’attaques ciblées. Notamment en juin 2012, lors de l’agression d’un musicien, militant d’extrême gauche, lors de la Fête de la musique à Genève. Les agresseurs ont échappé à la justice suisse, jusqu’à ce que l’un d’eux soit finalement condamné en France, après la formation d’un groupe combattant néonazi, Combat 18. Des membres de Résistance helvétique ont aussi été repérés en marge de manifestations de gilets jaunes à Lyon en mars 2020 et ont causé de violentes confrontations. L’Illustré met aussi en avant les liens étroits qu’entretient Résistance helvétique avec des organisations nationalistes et d’extrême droite partout en Europe. C’est le cas avec le parti fasciste italien CasaPound ou avec l’organisation d’extrême droite polonaise Mlodziez Wszechpolska, laquelle invite Résistance helvétique à des camps d’entrainement au tir. Le groupe d’extrême droite suisse a aussi apporté son soutien à l’Association pour le rétablissement du port d’arme européen. Résistance helvétique est aussi proche des milieux catholiques intégristes qui militent contre l’avortement et les droits LGBTIQA+.

Le 15 octobre 2016, à Unterwasser, s’est tenu un rassemblement néonazi et un Concert against communism. Cet événement est devenu un phénomène national et malgré les nombreuses voix qui se sont élevées contre ce rassemblement d’extrême droite, les autorités cantonales et fédérales n’ont pas su réagir.

En janvier 2021, six jeunes néonazis de 18 à 20 ont été arrêtés et des armes saisies. En août 2020, plusieurs armes à feu avaient aussi été saisies dans une opération similaire contre des personnes suspectes de diffusions à caractère raciste.

Communication agressive et omniprésence sur les réseaux sociaux

Les idées violentes des partis d’extrême droite sont illustrées dans des campagnes de communication toute aussi violentes. L’UDC a une longue histoire d’affiches électorales choquantes et discriminantes, aux slogans xénophobes ou sexistes. Sur ces affiches, la Suisse est une pomme dévorée par des vers aux couleurs des partis politiques adversaires.[7]Sur fond de drapeau suisse, des moutons blancs chassent d’un coup de patte un mouton noir, selon le slogan « pour plus de sécurité ». Récemment, le 26 septembre, les Suisse.sses ont voté par référendum l’adoption du mariage à tous.tes. Dans le contexte de cette réforme, permettant l’extension du mariage aux couples de même sexe, l’adoption pour les couples homosexuels et le don de sperme, les villes suisses ont vu surgir sur les murs de nouvelles affiches extrêmement choquantes. On peut y voir un visage décharné de zombie qui laisserait entendre qu’on pourrait maintenant faire « un enfant avec un mort ». Selon Oskar Freysinger, ancien conseiller national et membre de l’UDC, « avec cette affiche, nous voulons thématiser la mort rituelle de la figure paternelle, qui disparaîtra du Droit civil en cas de oui »[8]. Dans la plus récente vidéo de campagne de l'UDC, le parti attaque directement les partis de gauche et les verts et prévoit un futur sombre pour la population suisse à cause d’eux.[9]

Le moyen privilégié des groupes d’extrême droite dans leur entreprise de communication agressive reste évidemment les médias et les réseaux sociaux. Un premier phénomène d’importance est à souligner. Les fortunes suisses sont nombreuses à posséder des organes de presse. Roger Köppel, le protégé de Christoph Blocher en politique, a acheté en 2006 le journal Weltwoche, soutenu par des financiers conservateurs comme l’investisseur Titto Tettamant[10]. Christoph Blocher possède quant à lui des actions de la Basler Zeitung et du journal Zehnder. Mais comme elle rejette tout de même les grands médias traditionnels, l’extrême droite nationaliste suisse s’est attelée à créer ses propres sites de « réinformation ». C’est le cas par exemple du site Les observateurs. Thomas Jammet et Diletta Guidi ont consacré une publication à l’analyse de ce site, qui prône une « vision libérée de la pensée unique », contre « la bien-pensance gauchisante »[11]. Sous couvert de « pluraliser davantage les médias en Suisse romande », Les Observateurs devient finalement « le véhicule de propos populistes et xénophobes ». Pour les auteur.trices, internet et les réseaux sociaux sont autant de nouveaux espaces d’information politique, offrant toujours plus de visibilité aux partis.

Les réseaux sociaux sont évidemment nécessaires pour attirer de jeunes militant.es. Le journaliste Fabian Eberhard met en exergue la place des réseaux sociaux et des médias numériques dans la propagation des idées d’extrême droite : « les militants d’extrême droite utilisent la vidéo pour leur offensive de propagande »[12].  Selon le journal Blick, ce sont grâce à des vidéos de propagande que le groupe Junge Tat (L’action jeune) se fait connaître. Des milliers de personnes suivent cette jeunesse néonazie sur les réseaux sociaux. [13]

S’il ne fait donc aucun doute que ces groupes d’extrême droite sont violents et se préparent au combat, ils continuent pourtant d’exister légalement. Là où le gouvernement suisse a pris des mesures (décriées par l’opposition et les organisations de défense des droits) en matière de terrorisme, la loi sur le renseignement de 2015 fait pourtant une distinction entre terrorisme djihadiste et d’extrême droite. Cette loi qui a soulevé l’opposition de nombreuses organisations met en place des mesures disproportionnées de surveillance de masse et atteint gravement aux libertés individuelles. Les groupes d’extrême droite violents n’échappent pas à la surveillance des autorités. Selon le Service de renseignement de la Confédération, l'évolution des groupes d'extrême droite serait « supérieure à la normale » et regrouperaient les individus les plus radicaux de Suisse alémaniques et de Suisse romandes[14].


[1] https://www.cairn.info/magazine-alternatives-economiques-2014-2-page-67.htm

[2] https://www.atlas.bfs.admin.ch/maps/12/fr/14580_14573_14572_242/23150.htmlet https://www.rts.ch/info/dossiers/2019/elections-federales-2019/resultats/

[3] https://www.bastamag.net/Milliardaires-Davos-Inegalites-Suisse-Christoph-Blocher-UDC-extreme-droite

[4] Magdalena Martullo-Blocher, sur les traces du patriarche - SWI swissinfo.ch

[5] http://www.regards.fr/monde/article/fabien-eberhard-la-suisse-est-une-plaque-tournante-de-l-extreme-droite-radicale

[6] https://www.illustre.ch/magazine/plongee-fachosphere-romande

[7] https://www.lepoint.fr/monde/l-extreme-droite-suisse-caricature-ses-adversaires-en-vers-de-terre-31-08-2019-2332738_24.php

[8] https://www.20min.ch/fr/story/mariage-pour-tous-la-mort-du-pere-dans-la-loi-fait-peur-995621352567

[9] 9 Jahre nach Corona - YouTube

[10] https://www.bastamag.net/Milliardaires-Davos-Inegalites-Suisse-Christoph-Blocher-UDC-extreme-droite

[11] https://www.cairn.info/revue-reseaux-2017-2-page-241.htm

[13] https://www.blick.ch/fr/news/suisse/des-chiffres-inquietants-la-scene-dextreme-droite-est-en-pleine-expansion-id16595964.html

[14] Idem