Par Pierre Labrousse, étudiant en Histoire et rédacteur en chef de Clarté


Si les sondages semblent nous montrer que la défiance envers les vaccins recule, selon l’étude menée par Odoxa-Backbone Consulting (1), publiée en février dernier, encore 39 % des français.e.s ne comptent pas se faire vacciner.

Notre société serait-elle devenue anti-science ? voire décadente ? Laissons les complaintes de comptoirs aux réactionnaires. En réalité, la confiance des français envers les institutions scientifiques reste solide. Selon le baromètre 2020 de l’IRSN sur “ La perception des risques et de la sécurité par les Français “ (2), 71 % des français déclarent faire confiance aux institutions scientifiques, et 86 % pensent que la science “ permet de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons”. Pourtant, la progression des fausses nouvelles, amplifiée par les réseaux sociaux et les médias, et la circulation de perceptions biaisées des risques (3) sont une réalité.

Le problème de la culture scientifique et de sa diffusion est politique. Comment imaginer que cette culture puisse se diffuser largement dans notre société, alors que la recherche en France fait l’objet d’investissements insuffisants, et que les universités sont davantage vues comme des vecteurs de compétitivité et de profit, que comme des lieux d’émancipation ? Sortir de ces logiques est une des  conditions essentielles à la circulation des savoirs produits par les chercheurs dans la cité.

On ne peut cependant pas se contenter de réparer l’enseignement supérieur et la recherche des réformes de ces dernières décennies. Il y a quelque chose de nouveau à construire. Les enjeux scientifiques et les connaissances de plus en plus complexes rendent nécessaire le développement d’une culture scientifique qualitative et émancipatrice. Etienne Klein, dans un entretien dans la Revue Générale du nucléaire, avançait les choses suivantes :

Dès lors, en situation de crise et d’incertitudes, telle que l’actuelle pandémie, surgit inévitablement un conflit entre deux temporalités : d’une part, celle du politique, qui doit prendre des décisions dans l’urgence ; d’autre part, celle de la recherche, qui peut certes accélérer ses protocoles, mais en aucun cas s’affranchir de toute méthodologie, sous peine de briser la branche sur laquelle elle s’est laborieusement hissée.” (4)

Nous l’avons vu précédemment, il semble y avoir une contradiction entre la confiance dans la science au niveau abstrait, et la désinformation sur des sujets précis. Ces confusions résident bien souvent dans la méconnaissance sur la manière dont fonctionne la science. C’est un enjeu culturel, mais aussi démocratique. On ne peut pas poser la question du pouvoir, dans une perspective révolutionnaire, sans poser la question de la connaissance.

Pour reprendre les mots d’Yves-Claude Lequin dans un article publié dans les Carnets Rouges (5), nous aurions besoin plus largement d’une démocratie technique, ou l’ensemble des citoyens seraient associés aux choix techniques fondamentaux du pays. La crise du Covid et sa gestion verticale et autoritaire par le gouvernement en France, montre que nous avons besoin plus que jamais d’associer le peuple aux décisions, et de s’appuyer sur les scientifiques pour prendre des mesures. Pour l’instant, ni les uns ni les autres ne sont écoutés et respectés. Il est urgent de construire une démocratie où les travailleur·euse·s maîtrisent leurs propres outils de production. À ce titre, le pouvoir dans les institutions scientifiques doit revenir aux chercheur·ses. C’est à eux de définir leurs objectifs, les coopérations à mettre en place, etc.

Mais un tel projet ne pourra se faire sans une profonde refonte de notre système d’enseignement, et ce dès l’école élémentaire (6). Pour ce qui est de l’université, il faut que nous nous donnions les moyens de développer les savoirs dans toute leur dimension, notamment en généralisant la polytechnicité des enseignements. La polytechnicité réside en effet dans l’apprentissage d’un métier dans toutes ses dimensions : techniques, exécutives, décisionnelles.

La mise en place d’un revenu étudiant permettrait également aux étudiant·e·s de se concentrer non seulement sur leurs études, mais aussi à la vie scientifique et culturelle de leur université.


  1. https://www.lefigaro.fr/sciences/les-francais-sont-de-plus-en-plus-nombreux-a-vouloir-etre-vaccines-contre-le-covid-20210218
  2. Baromètre IRSN
  3. C’est le cas pour les vaccins, mais aussi pour l’insécurité et le nucléaire par exemple
  4. https://www.pseudo-sciences.org/La-Covid-la-science-les-controverses-et-nous
  5. Lequin, Yves-Claude, “ La technique, l’humain, la société et… la démocratie ”, Les Carnets Rouges, n°15, Janvier 2019
  6. op. cit. Lequin