Par Léo Michel, étudiant en M1 Affaires Internationales à Sciences Po Lyon.


Annoncé en 2018 par le gouvernement Philippe, le plan "Bienvenue en France" remettait en question le principe de gratuité de l’enseignement en France. Contestée pour son inconstitutionnalité par des syndicats et associations d’étudiant·e·s étranger·e·s, cette réforme vient d’être validée par le Conseil d’État malgré de nombreux mois de lutte.

Protégées par la décision de la plus haute juridiction de l’ordre administratif, certaines universités commencent dès aujourd’hui à appliquer de nouveaux tarifs seize fois supérieurs aux anciens. En appliquant de tels frais d'inscription, les étudiant·e·s étranger·e·s qui étaient déjà obligé·e·s de s'endetter et de se salarier pour poursuivre leur formation en France sont confronté·e·s à un mur. Cette sélection n'est pas seulement sociale mais également raciste : elle discrimine en premier lieu les étudiant·e·s originaires des pays africains (environ 46% des étudiant·e·s étranger·e·s en France).

"Bienvenue Hors de France"

Ce plan s’attaque à la mobilité des étudiant·e·s étranger·e·s et encourage la délocalisation des antennes d’universités à l’international. Il traduit autant une politique d’immigration choisie qu’une volonté d’imposer un modèle de développement universitaire en Afrique dans l’intérêt des bourgeoisies françaises et africaines, en mettant l’accent sur l’exportation de formations dans les pays du Sud.

Cette évolution dans les rapports entre la France et les étudiant·e·s étranger.e.s doit nous faire réfléchir aux politiques d’internationalisation de l’enseignement supérieur français, sa stratégie et ses conséquences sur les universités en Afrique. Comment les universités françaises s’exportent elles dans les pays anciennement colonisés ? Sous quelles modalités et avec quelles conséquences ?

"Pour la coopération internationale"

Depuis le développement du numérique, la France semble avoir accordé beaucoup d’importance à l’internationalisation de l’enseignement supérieur. La multiplication des partenariats entre universités françaises et africaines mais aussi l’implantation d’universités françaises dans certains pays du continent relèvent d’une stratégie globale d’influence économique et culturelle. Pour justifier de tels projets, la coopération internationale est souvent mise en avant. Or, l’internationalisation de l’université française s’opère dans une logique néolibérale fortement inspirée des modèles anglo-saxons. Dès lors, on s’éloigne des objectifs de coopération et de mission de service public pour se tourner vers des logiques de rentabilité et de mise en concurrence.

Cette forme d’internationalisation entraîne d’une part la réduction de la mobilité des étudiant·e·s ; et s’avère d’autre part uniquement accessible à un public aisé ou à des étudiant·e·s bénéficiant de bourses, bien trop rares pour assurer une égalité d’accès à ce type de diplômes. Les campus franco-sénégalais, le Hub éducatif franco-ivoirien ou encore l’Université franco-tunisienne pour l’Afrique et la Méditerrannée (UFTAM) sont autant d’exemples de campus élitistes, aux frais d’inscriptions élevés et aux contenus pédagogiques douteux.

L'exclusion des universitaires africain·e·s

A l’opposé de toute recherche de coopération universitaire et scientifique, ce type d’internationalisation favorise l’implantation d’une offre à deux vitesses et contribue à transformer les modèles universitaires africains en imposant des logiques industrielles et marchandes aux étudiant·e·s et universités locales. En manque de fonds, les universités publiques locales (qui font aussi face à la baisse du financement de l’enseignement supérieur et de la recherche) sont de plus en plus exclues de cette "coopération" avec des université françaises qui préfèrent se tourner vers le secteur privé, alimentant ainsi la montée des prix et la dévalorisation des formations en Afrique.

L’exportation de diplômes payants et élitistes installe alors une concurrence malsaine avec les universités locales, les plaçant dans de mauvaises conditions de développement et freinant le renouvellement des programmes, la recherche et la diversification des offres de formation. En outre, le maintien de rapports de dominations capitalistes et néocoloniaux avec les pays francophones du Sud se reflètent notamment dans l'exclusion des professeur·se·s africain·e·s de la conception des programmes, contraint·e·s d’assurer le tutorat de contenus pédagogiques auxquels ils et elles n’ont pas été associé·e·s.

Pour une coopération universitaire internationale et démocratique

Avec l’internationalisation néolibérale de l’enseignement supérieur et de la recherche, de nouveaux rapports de domination se développent et modifient à différents niveaux les rapports de la France avec le continent africain. D’un côté, le gouvernement exclue les étudiant·e·s étranger.e.s des universités françaises, en augmentant massivement les frais d’inscription. Mais de l’autre, des universités francophones sont implantées à l’étranger au détriment des universités locales. En renforçant la dépendance des universités des pays africains et en excluant une grande partie de sa jeunesse des lieux de formation, la France met en lumière les limites d’un modèle de développement néolibéral basé sur l’injustice et l’exploitation.

Vus l'échec du modèle néolibéral et les défis civilationnels que l'humanité doit relever au 21e siècle, il devient urgent de construire un nouveau système de coopération universitaire internationale et démocratique. Celui-ci doit être bâti grâce au développement des services publics, en redonnant toute leur place aux travailleur·se·s intellectuel·le.s africain·e·s, étudiant·e·s comme professeur·e·s. C’est dans cet objectif que nous, étudiant·e·s français·e·s mobilisé·e·s pour le progrès scientifique et pour la liberté des peuples, nous luttons pour la libre circulation, l’accueil gratuit de tous les étudiant·e·s en France et la reconnaissance des études de toutes et tous.