Aurélie Biancarelli-Lopes est adjointe au Maire de Marseille en charge de la recherche, de la vie étudiante et de lʼenseignement supérieur.


Clarté : Tu est depuis la victoire du printemps marseillais aux élections municipales, adjointe au Maire de Marseille en charge de la recherche, de la vie étudiante et de l’enseignement supérieur. Tu est aussi passée par l’université, tu est d’ailleurs titulaire d’un doctorat en physique. En quoi le fait d’être issue du monde de la recherche influence ton rapport à ta nouvelle fonction ?


Aurélie Biancarelli-Lopes : C’est une bonne question, et je pense que je n’ai pas fini de me la poser ! Je me la poserai  probablement jusqu’au terme du mandat, et au-delà. La première influence, c’est que j’ai fortement conscience des questions relatives à la précarité étudiante, c’est un peu quelque part un fil rouge de mon engagement depuis très longtemps. J’ai commencé mon engagement en tant qu’étudiante sur ces questions de lutte contre la précarité étudiante, et je considère que c’est encore aujourd’hui un sujet majeur. Sur la partie enseignement supérieur et recherche, qui est fortement en lien avec les questions de vie étudiante, le fait d’y avoir été moi-même confronté à petite échelle, ayant fait mon doctorat à AMU, m’a permis de saisir l’importance de l’ESR. C’est un acteur fortement structurant du territoire, à la fois sur l’offre de formation, mais aussi en termes de débouchés économiques. C’est une véritable locomotive du territoire, à la fois intellectuelle, culturelle et économique. C’est quelque chose qu’il faut savoir soutenir surtout dans une période ou l’ESR est victime d’attaques de tous les côtés, à la fois avec le manque de financement mais aussi avec les attaques contre les libertés académiques.

Clarté : Quelle marge de manœuvre possèdes-tu en ce qui concerne la vie étudiante sur Marseille ? Comment en tant qu’élue communiste tu peux agir pour améliorer les conditions de vie des étudiant.e.s ?

Aurélie Biancarelli-Lopes : Il y a de petites choses, et puis des fois il y a des choses plus structurantes que l’on arrive à porter. Il y a le soutien aux associations étudiantes qui s’organisent sur le territoire, pour apporter de l’aide aux étudiant.e.s. Parfois se sont des associations étudiantes, mais pas uniquement, parce que finalement il y a un réseau de solidarité très fort qui s’est engagé sur le territoire, de l’UEC et le secours populaire, à la FAMI en passant par l’UNEF. Il y a sur le territoire une capacité à s’organiser sur ce sujet là qui a permis en fait, à des initiatives isolées de trouver toute leur place dans cette dynamique. La ville apporte son soutien quand il lui est demandé, cela peut être un soutien politique, économique, puisque la ville subventionne les associations qui en font la demande sur les projets de solidarité. Cela peut être des choses beaucoup plus structurantes, par exemple en ce moment on travaille sur la question du logement, afin d’aider et soutenir l’accès au logement. On peut s’engager aussi d’autres sujets, par exemple, avec ma collègue Audrey Garino (1), nous avons organisé la distribution de colis de noël, aux étudiants qui étaient seuls pendant les vacances de fin d’année en cité universitaire. Nous avons pu comme ça apporter un petit plus dans une situation compliquée.

En tant qu’élue communiste je me donne trois axes principaux : l’accès au logement, l’accès à l’alimentation, et très proche de l’accès à l’alimentation, il y a l’accès au soin et à l’hygiène. Sur la question de la santé, cela concerne aussi la santé psychologique des étudiants, c’est un sujet qu’on soutient, j’ai fait notamment adhérer la ville à l’AVUF, l’Association des Villes Universitaires de France, qui mène des actions spécifiques sur ce sujet là.

Il y a bien sûr la question du budget, aujourd’hui, on est passé de 30 à 80 % du budget qui est consacré à la lutte contre la précarité étudiante, ça c’est un budget fait par une communiste !

Clarté : Comment en tant qu’élue, faire sortir la science de l’université, et contribuer à sa diffusion sur l’ensemble de la cité ?

Aurélie Biancarelli-Lopes :Je suis très sensible à la question de la place de la science dans la cité. Par science j’entend la science prise dans son acception la plus large. C'est-à-dire l’ensemble des savoirs consolidés de l’humanité, et les démarches que nous partageons tous en tant que scientifiques, peu importe notre spécialité, c'est-à-dire la curiosité, l’esprit critique, la capacité à s’interroger, mais aussi le regard des pairs sur notre travail. Tout cet ensemble là est un outil de démocratie, dans le sens où la place de l’esprit critique est essentielle, aussi dans la démarche du citoyen vis-à-vis de la politique. Dans ce cadre là, aujourd’hui, on est en train de travailler avec Jean-Marc Coppola (2) à une série de projets, en lien en particulier avec plusieurs chercheurs d’Aix-Marseille Université, sur des rencontres entre citoyens et chercheurs. L’idée étant, en favorisant ces rencontres, de penser le monde de demain dans ces discussions, de s’enrichir mutuellement les uns des autres, partager ce qui structure la recherche dans notre territoire, on a la chance d’avoir un territoire très riche en matière de recherche. Ouvrir la recherche sur la ville, c’est aussi une idée partagée par l’université.

Clarté : Que ce soit avec la LPPR ou avec les sorties de la ministre sur l'islamo gauchisme, comment tu analyse ces attaques qui ont été faites cette année contre l’Université ?

Aurélie Biancarelli-Lopes : Je pense qu’on est dans quelque chose d’assez systémique. Là ou nous on perçoit le savoir, l’éducation, la science, comme des moteurs de l’émancipation humaine, on a en face de nous un projet de société qui est celui de l’économie de la connaissance, celui de la rentabilité du savoir et de la recherche. Cela entrave nos capacités de recherche et de création de nouveaux savoirs et de nouveaux contenus. Un exemple très marquant de la période actuelle en matière d’effets négatifs de cette vision, c’est la question du médicament. On voit bien qu’en dehors de quelques exceptions, finalement la logique dominante est celle de la privatisation des bénéfices mais de la nationalisation des coûts de la recherche. Oui, la recherche ça coûte cher, il faut du temps, il faut des chercheurs, qui prennent le temps de trouver, de se tromper, parce que se tromper est aussi un apprentissage. Nous sommes donc sur une attaque à la fois de la pensée critique, essentielle à la fois pour l’émancipation humaine, la citoyenneté et démocratie mais aussi d’une attaque du monde de la recherche en tant que producteur de connaissances, avec une volonté de vouloir à tout prix rentabiliser les recherches. Aujourd’hui nous avons besoin de sortir du fonctionnement de la recherche par projet, je ne suis pas opposée à ce qu’une partie de la recherche se fasse de cette manière, on peut en avoir besoin, mais dans les laboratoires, nous avons besoin de financement pérenne, qui nous permette de nous dégager de cette pression de la vision court-termiste de la recherche.

Clarté : Face à ces attaques, comment faire émerger une alternative ?

Aurélie Biancarelli-Lopes : On a une ministre discréditée dans le monde de l’ESR, dans le monde étudiant. Au-delà de la personne, c’est surtout la méthode qui est remise en cause. Nous avons donc besoin d’avoir des interlocuteurs qui comprennent et partagent notre analyse des besoins. Cette analyse de l’ESR que nous faisons, ainsi que celle des besoins en matière de vie étudiante, en matière de formation et d’accès à l’université pour toutes et tous est largement partagée. Pour organiser la lutte, la lutte pour l’université et la recherche et la lutte pour améliorer la vie étudiante doivent être menées ensembles. Le premier lieu de convergence doit être l’université, les laboratoires et les amphithéâtres, car nous partageons les mêmes besoins. Il faut s’organiser sur nos lieux de vie. Je trouve qu’une très belle initiative que porte l’UEC aujourd’hui c’est la campagne pour un revenu étudiant, qui permet de poser un certain nombre de questions sur la place des étudiants dans la société, et donc sur le rôle de la recherche. Les convergences doivent être construites progressivement, coté étudiants, et coté enseignants-chercheurs, afin de se retrouver dans des luttes collectives, dans la perspective de la défense d’un service public de l’enseignement et de la recherche.


  1. Audrey Garino est également élue communiste à la Mairie de Marseille, en tant qu’adjointe en charge des affaires sociales, de la solidarité, de la lutte contre la pauvreté et de lʼégalité des droits
  2. Jean-Marc Coppola est élu communiste, et adjoint au Maire de Marseille en charge de la culture pour toutes et tous, de la création, du patrimoine culturel et du cinéma