Ce Lundi, plusieurs centaines de travailleurs sans papiers ont entamé une grève pour obtenir leur régularisation immédiate. Épaulés par la CGT, ils ont organisé une dizaine de piquets de grève en île de France.

Travailleurs des secteurs de la restauration, de la livraison, de la propreté, du bâtiment, de l’intérim ou encore agents de sécurité, ils ont bien souvent été en première ligne face à la pandémie et font partie des franges de la société exposées à la surexploitation. Leur insertion dans divers pans de l’économie est pourtant savamment invisibilisée. De par la fragilité de leurs droits, leur illégalité au regard de la loi française, ils et elles sont maintenus dans des rapports d’exploitation favorables aux employeurs qui peuvent alors leur imposer des conditions de travail extrêmement rudes et précaires: flexibilité absolue, horaires atypiques, facilité de licenciement, missions d’intérim.

Les travailleurs sans papier occupent une place bien particulière dans la division du travail. Ils sont majoritairement concentrés dans des métiers pénibles que les Anglo-Saxons appellent les 3D : « Dirty, Dangerous and Demeaning » [« sales, dangereux et humiliants »]. Ces métiers les confrontent à des risques élevés: d'exposition à l’amiante et au plomb dans le BTP, aux accidents de la route pour les livreurs… Les employeurs profitent largement des situations d’”irrégularités” pour les exploiter davantage et tirer plus de bénéfices. Dans la nouvelle organisation capitaliste du travail, les entreprises de sous-traitance et d’intérim deviennent les grandes gagnantes de la surexploitation des personnes sans-papiers : pour répondre à la contraction des taux de profits dans les métiers ouvriers non-délocalisables (le nettoyage, le bâtiment, les travaux publics, la livraison, la restauration, l’alimentation et les grandes surfaces, l’aide aux personnes, la sécurité, etc), et pour continuer à extorquer les richesses produites par le travail, la solution trouvée par la bourgeoisie consiste à réduire les travailleurs à leur force de travail nue, exit les cotisations sociales, exit les droits sociaux, le chômage, le remboursement des frais médicaux, la retraite.

Déjà, en 1993, la loi Pasqua excluait les sans-papiers du bénéfice légal des prestations de la Sécurité sociale. Sans contrats, ou salariés sous faux, c’est finalement l’absence de protection sociale qui marque le travail des sans papiers.  Ce système de surexploitation est donc notamment rendu possible par la législation française. En France le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ou Ceseda, mis en place par Sarkozy le 24 novembre 2004 régit la délivrance des titres de séjour. Peu adaptée à la réalité du marché du travail qui repose dans certains secteurs sur la main d’œuvre des personnes sans-papiers, il fallu mettre en place la loi du 20 novembre 2007 relative à la maîtrise de l’immigration, à l’intégration et à l’asile. Celle-ci contient, en son article 40, une disposition permettant de régulariser les sans papiers parrainés par leurs employeurs, à condition l’emploi figure dans une liste nationale répertoriant les métiers dits « en tension ». Conditionnant de fait les demandes de régulation à l’intervention du patronnât, les employeurs y gagnent un nouveau pouvoir et les personnes sans-papiers une nouvelle dépendance : tandis que les perspectives de régularisation se rétrécissent, le patron et le travail en deviennent les principaux canaux. Cependant ce pouvoir peut également se retourner contre l’employeur lorsque la dépendance se transforme en revendication. En introduisant ce pouvoir, la loi du 20 Novembre 2007 a finalement invité les sans-papiers à investir le répertoire de la grève et à puiser dans les antagonismes traditionnels de la lutte travail-capital. Si déjà, en 1973, cinquante-deux ouvriers de la société Margoline à Nanterre et à Gennevilliers avaient cessé le travail pour réclamer leur régularisation, c’est depuis cette réforme du CESEDA que les travailleurs sans papiers mobilisent se massivement au travail, dans leurs entreprises pour obtenir leur régularisation. On pense alors aux grèves conduites par la CGT en avril 2008 – qui avaient abouti à 2 500 régularisations - à celles de l’acte II en 2009 – qui avait pour objectif d’obtenir une circulaire de régularisation applicable de manière uniforme sur l’ensemble du territoire national – et dernièrement celle d’octobre 2019.

N’en reste que dans ce cadre légal l’obtention du titre de séjour demeure un véritable chemin de croix et ne devient possible qu’à partir de 3 ans de résidence sur le territoire français, pendant lesquels il est nécessaire de travailler au moins 2 ans. A travers le CESEDA l’Etat français devient une machine à produire des sans papiers, en d’autres termes, l’opérateur légitime de l’exclusion et l’organisateur de l’arbitraire patronal. Enfin, en criminalisant les personnes sans papiers, l’Etat laisse un pouvoir conséquent à la Police et aux préfectures pour réprimer et décider de manière quasi-autonome, des parcours de vie des personnes sans-papiers. Ainsi, un Policier, à l’occasion d’un contrôle d’identité, peut potentiellement entraîner un placement en rétention dans les Centre de Rétention Administrative (CRA) ou conduire à ce que la préfecture envoie une Obligation de quitter le territoire français à la personne contrôlée.

Face à ces injustices, il est urgent de rendre les procédures moins complexes en permettant la délivrance sans condition d’une autorisation de travailler pour les personnes arrivant sur le territoire français. En privant des centaines de milliers de personnes sans papier de congés maternités, de retraites, de congés payés, de comptes en banque ou de poursuites d’études, l’Etat français fait perdurer un système profondément injuste et inégalitaire. Ainsi, la régularisation large et durable de toutes les personnes sans-papiers présentes en France constitue une bataille essentielle pour l’égalité réelle et l’application des droits fondamentaux dans notre pays.

Nous adressons tous notre soutien et notre solidarité aux travailleurs sans papiers en grève depuis Lundi.